UNE ANNEE 2012 DE FESTIVALS (1ère partie)

Découverts lors de manifestations modestes ou durant les trois rendez-vous immanquables que sont Cannes, Venise et Berlin, les films de festivals vus en 2012 regorgent de scènes surprenantes, de répliques cultes, d’images folles. Voici la première partie des « moments » qui ont le plus marqué notre rédaction…



Une scène ?

Nathan : Oscar-Denis Lavant prenant la place de Monsieur Vogan sur son lit de mort. Sa jeune compagne est à son chevet. Elle pleure. Avant ce moment d’attendrissement, on se croirait chez Haneke. Appartement bourgeois, musique macabre qui n’est là que parce que la machine est visible, que parce qu’il y a une chaîne-hifi dans le décor. Vieilli, agonisant, ressemblant légèrement à Bowman à la fin de 2001, L’ODYSSE DE L’ESPACE, Oscar se relève de sa mort fictive. Il échange quelques mots avec la compagne du défunt qui se trouve avoir la même activité que lui : passer de vie en vie, jouer sans caméra. Les deux employés de la société HOLY MOTORS discutent boutique comme deux acteurs après une prise, comme deux amants après l’amour. Vogan a cette phrase : « la mort est bonne mais l’amour n’y est pas ». Ici, la prise est bonne mais la caméra n’y est pas.

Hendy : L’accouchement au début de THE SECRET (de Pascal Laugier, présenté à Paris Cinéma cet été). Un enfant est né, mais il ne respire pas. Est-il né ? La porte du cabinet se referme, et seules se distinguent sa silhouette et celle de Julia (Jessica Biel). Elle essaye de le sauver. Leurs corps sont déformés par une vitre épaisse. A travers ce prisme, les mouvement se décomposent. Le plan est magnifique ; isolé, il aurait presque pu avoir sa place dans le film collectif JOURS D’HIVER. « Presque » puisque s’il donne l’impression d’avoir été composé image par image, il s’agit d’une prise de vue réelle. Mais animer ou ranimer, la différence n’est pas si grande. Animer, tel un geste primitif, l’art de rendre la vie aux morts. Julia rend la vie possible, comme un animateur, comme un réalisateur, mais s’interroge : que faire de sa création ? Quelle vie lui donner ?

Christophe : Kylie Minogue chantant Who Were We ? face à Denis Lavant, au sommet de l’immeuble désaffecté de La Samaritaine dans HOLY MOTORS. Musical, ruines, amour, temps révolu et à jamais perdu.

 

A défaut de pouvoir visualiser la séquence (mais les DVD et Blu-Ray de HOLY MOTORS sont disponibles pour ce faire), Who were we ? de Neil Hannon, interprétée par Kylie Minogue, peut s’écouter ci-dessous :

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Une scène bien « WTF ?! »

Nathan : L’ouverture des VOISINS DE DIEU de Meni Yaesh, présenté à la Semaine de la Critique : dérangé dans sa prière de Shabbat, le héros descend casser la gueule aux fêtards qui se trouvent en bas de son immeuble. Deux amis le rejoignent. On apprendra que le but de ce trio est de faire respecter l’orthodoxie religieuse dans le quartier. Yaesh a la main lourde : effets sonores tonitruants, montage haché. En essayant de rendre ces fanatiques sympathiques, LES VOISINS DE DIEU met mal à l’aise. On est loin de l’anglais FOUR LIONS et de son traitement burlesque du terrorisme.

Hendy : Il y avait bien cette fellation du fantôme d’un vieillard sur un chibre en bois dans ULYSSE, SOUVIENS-TOI ! de Guy Maddin. Ou cet enfant mort, noyé, étouffé ou affamé, parce qu’enfermé des jours durant dans un frigo dans PINK, navet coréen vu à Deauville Asia. Puis reviennent en tête une famille de singes, des limousines parlantes, Eva Mendes qui s’entiche de Monsieur Merde, des dragons synthétisés et sexués… Toutes ces scènes dans un même film ? La plus « WTF ?! »  de l’année était forcément dans HOLY MOTORS.

Christophe : Dans SPRING BREAKERS (Venise), James  Franco reprend Everytime de Britney Spears au piano, au bord d’une piscine. Il a des dents en or, les filles autour de lui sont armées jusqu’aux dents. La séquence alterne avec des extraits de braquages, au ralenti. Touchant et rigolo : la fusion inattendue du premier et du second degré.

 

Une scène intolérable ?

Nathan : Le chat torturé dans l’agaçant film d’animation coréen THE KING OF PIGS (Quinzaine des réalisateurs). Hystérie, cris, coups de savate, humiliation… Tout y est ou presque. Ne manque que la maltraitance à l’égard des femmes et la charge contre l’avortement. Le cinéma sud-coréen d’aujourd’hui dans toute sa splendeur (exceptions faites de Hong Sang-Soo et Bong Joon-Ho).

Hendy : A peu près toutes les scènes de LA CHASSE (Cannes) puisqu’elles ne devraient pas exister. Vinterberg a écrit son film avec un respirateur artificiel, maintenant en vie un récit mort-né. Plutôt que d’accepter contradictions et obstacles, il les ignore, les refoule hors-champ puis reprend le cours de son intrigue… chancelante, frustrante, rageante.

Christophe : Toutes celles qui s’intéressent d’un peu trop près au corps de la jeune héroïne de JUST THE WIND (Berlin), film poisseux et répugnant idéologiquement, qui bizarrement reçoit des prix et des éloges partout dans le monde, alors qu’il nous paraît véhiculer un message immonde : un bon tsigane est un tsigane mort.

 

Un plan-séquence ?

Nathan : Dans l’une des nombreuses scènes de classe de TYPHOON CLUB de Shinji Sômai (Trois Continents), un adolescent se lève et fait les cent pas. Il sent la colère monter en lui. La caméra suit ses mouvements en travelling latéral, de droite à gauche et de gauche à droite. Une tempête se lève à l’arrière-plan. L’effet d’annonce est saisissant. La nature prendra le relais des affects adolescents.

Hendy : L’an passé, s’étaient distinguées les beaux plan-séquences exhumés de deux films de Shinji Sômai : TYPHOON CLUB (1985, repris à Paris Cinéma) et LOVE HOTEL (1985, vu aux Trois Continents). Cette année, avec une rétrospective intégrales aux Trois Continents, le spécialiste japonais de l’exercice surclasse encore tout le monde. Onze ans après sa mort. Le plus éblouissant de tous reste celui qui ouvre LOST CHAPTER OF SNOW – PASSION.

Christophe : En est-ce seulement un ? Peu importe finalement. Quand nous suivons le garçon de MOONRISE KINGDOM (Ouverture du Festival de Cannes) passer de la scène où se déroule un spectacle sur le déluge, jusqu’aux coulisses, vers celle qu’il désigne comme sa promise, et qu’il croise entre temps des enfants habillés en animaux, comme s’il changeait de film et traversait soudain LE FANTASTIQUE MR FOX. Moins ostentatoires, mais plus subtils, tous les plans-séquences de AU-DELÀ DES COLLINES procurent un plaisir d’esthète rarissime. Et que dire de l’ouverture de LOST CHAPTER OF SNOW – PASSION de Shinji Sômai, repris au Festival des 3 Continents, incroyable morceau d’anthologie de 14 minutes où défilent les saisons et où se juxtaposent des lieux normalement très éloignés les uns des autres… A voir ci-dessous.

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Un fou rire ?

Nathan : L’adolescent qui se casse la figure à plusieurs reprises dans THE WE AND THE I. Fou rire jusqu’à ce que  …

Hendy : Sardonique, moqueur, à l’encontre du CAPITAL de Costa-Gavras, qui aurait tout aussi bien pu se démarquer dans la catégorie « WTF ?! ». Ses moments les plus drôles ? Chacun des quatre fantasmes de violence du protagoniste, tous plus absurdes les uns que les autres. Plus encore, l’animation 3D ultra-sophistiquée qu’il a visiblement façonnée lui-même pendant 3 heures pour expliquer une arnaque financière à sa femme en 3 secondes. Qu’elle ne comprendra pas, du reste. Un nanar haut de gamme, lauréat du Prix « BALTRINGUE » 2012.

Christophe : Peut-être pas fous, mais au moins des rires devant LES COQUILLETTES, film le plus drôle vu en festivals cette année, probablement même davantage pour le spectateur qui ne reconnaît pas son casting de critiques (toute la profession ou presque y est représentée), que pour les initiés. Autre rigolade, nerveuse, devant LE CAPITAL, en clôture du Festival de Bordeaux. Le grand moment qui met tout le monde d’accord : quand Gad Elmaleh explique les transactions financières avec un logiciel qui fait apparaître des petits bateaux et des ancres…

 

 L’amour de l’amour

 

Une réplique ?

Nathan : « Ta punition, c’est d’être toi ma chérie. Et de vivre ça. » (HOLY MOTORS)

Hendy : Allez, deux. Pour deux façons d’affronter la mort… « Avoir de l’empathie pour votre quête de justice ne signifie pas pour autant que je doive vous apprécier », Werner Herzog dans DEATH ROW (Berlin). « Obsécool, hop c’est fait, c’est cool ! »,  le slogan de l’entreprise de pompes funèbres dans ADIEU BERTHE (Cannes).

Christophe : « L’amour de l’amour » dans TO THE WONDER. Terrence Malick prend le risque de la naïveté, le seul qui vaille le coup quand on veut évoquer l’Amour avec un grand A, et cite sans le vouloir L’amour est dans le pré. Cela fait pourtant sens : les amours se succèdent dans la vie, mais le sentiment amoureux, s’il varie dans son expression, reste une constante chez l’Homme.

 

Un torrent de larmes ?

Nathan : Pas même une larmichette (mais une très forte émotion devant le début des BÊTES DU SUD SAUVAGE).

Hendy : Aucun cette année. C’est triste. Triste à en pleurer à chaudes larmes.

Christophe : LES BÊTES DU SUD SAUVAGE, au début et à la fin, comme ça, pas de jaloux. Première fois en revanche que les larmes montent aux yeux après seulement 4 minutes de film, à l’apparition du titre.

 

Une actrice ?

Nathan : Quvenzhané Wallis, la petite Hushpuppy des BÊTES DU SUD SAUVAGE. Tout le monde va se l’arracher. Elle a tourné dans deux films qui sortiront en 2013 : un court présenté à Sundance et TWELVE YEARS A SLAVE, le prochain long-métrage de Steve Mc Queen. La bonne nouvelle, c’est qu’on y verra encore la Louisiane, terre magique du premier film de Benh Zeitlin.

Hendy : Gina Carano, dans PIÉGÉE (Berlin). Pas besoin de justification, Gina se défend toute seule (voir ci-dessous…).

Christophe : Olga Kurylenko dans TO THE WONDER. Ses mouvements guident tellement la caméra de Terrence Malick qu’elle devrait être créditée à la mise en scène, au même titre que le cinéaste. Elle est en plus terriblement photogénique : impossible de saisir un cliché d’elle à son désavantage pendant le conférence de presse de Venise, même quand elle parle. Et quand elle se repose, elle lit Les frères Karamazov.

 

 

Un acteur ?

Nathan : Le naturel et le talent comique de Ty Hickson, le graffeur sans « sneakers » de GIMME THE LOOT (Cannes, Un Certain Regard) et à ce jour l’acteur fétiche d’Adam Leon.

Hendy : Pas la peine de chercher au-delà de la Croisette, cette année, les plus belles performances masculines étaient toutes visibles au Théâtre Lumière : Aniello Arena (REALITY), Paul Brannigan (LA PART DES ANGES), Jean-Louis Trintignant (AMOUR), Yu Junsang (IN ANOTHER COUNTRY), Matthias Schoenaerts (DE ROUILLE ET D’OS), Denis Lavant (HOLY MOTORS). Au regard de ces acteurs à leur meilleur, le Prix d’interprétation décerné à Mads Mikkelsen pour LA CHASSE apparait d’autant moins justifié.

Christophe : Carloto Cotta, superbe dans LES LIGNES DE WELLINGTON (Venise) et plus encore dans TABOU (Berlin). Le Michael Fassbender portugais.

 

Un plaisir coupable ?

Nathan : Que des plaisirs ordinaires ou légitimes.

Hendy : L’extrême « générosité » des vamps de DRACULA 3D (Cannes) donne parfaitement chair à ce plaisir de cinéma objectif… mais un tantinet bestial.

Christophe : DRACULA 3D, raté comme le sont les récents films de Dario Argento, mais avec quelques splendeurs plastiques : les jeux de lumières colorées lors d’une traversée nocturne des bois, qui nous rappellent que c’est bien le réalisateur de SUSPIRIA qui est à la baguette, et la 3D pour filmer les poitrines opulentes de courtisanes qui ne demandent qu’à se dévêtir.

 

Un film malade ?

Nathan : DE ROUILLE ET D’OS de Jacques Audiard. Du misérabilisme en veux-tu en voilà. Audiard qui ne cesse de s’enivrer de la magie des effets spéciaux, d’appuyer là où ça ne fait plus mal : Cotillard n’a plus de jambes. Ce sera montré et répété.

Hendy : Le « film malade » peut être un navet (rien à sauver), un nanar (versant fendard) ou simplement un bon film un peu toqué. Le champion 2013 joue dans la troisième catégorie : c’est SPRING BREAKERS. S’il n’a pas succombé à son mal, c’est grâce à son équilibre miraculeux entre raffinement et égarement. Difficile de savoir où se situe le dernier trip d’Harmony Korine : premier, deuxième, troisième degré ? Allez savoir, mais il a 40 de fièvre.

Christophe : KISS OF THE DAMNED de Xan Cassavetes, subi à Venise. Une horreur gothico-« on ne sait pas trop quoi », avec des vampirettes françaises (Joséphine de la Baume, Roxanne Mesquida, Anna Mouglalis), un pauvre rescapé de HEROES (Milo Ventimiglia) et même une apparition éclair et muette de Jonathan Caouette, assis sur une banquette.

 

Un film à ne jamais revoir (même dans un avion) ?

Nathan : LA SIRGA (Quinzaine des réalisateurs), film colombien sans enjeu dramatique, plein de patates bouillies et de hors champ (Que s’est-il passé ? Pourquoi ? Comment ? Sais pas).

Hendy : Peu de films peuvent provoquer  une colère noire comme JUST THE WIND de Bence Fliegauf. L’histoire d’une famille tsigane persécutée en Hongrie. Le carton au début du film se charge de dénoncer cette injustice. Voici la parade d’un réalisateur qui, dès lors, peut raconter son histoire comme bon lui semble, supposément sauvé par ses intentions. S’en suivent alors une succession de scènes où les tsiganes sont dépeints comme vils, répugnants, fainéants et responsables de leurs supplices (c’est l’un d’entre eux qui provoque gratuitement la seule bagarre du film). Finalement, Fliegauf ne les filmera dignement que dans la mort. Une œuvre écœurante… récompensée à Berlin et Paris Cinéma.

Christophe : JE ME SUIS FAIT TOUT PETIT, infligé en clôture de Paris Cinéma, avec une Vanessa Paradis au bout du rouleau, un Denis Ménochet qui n’aura été bon qu’au début d’INGLOURIOUS BASTERDS (et en gros balourd pour DANS LA MAISON), un scénario inepte et tant d’autres horreurs qu’il vaut mieux passer sous silence.

 

Un film que tous les autres aiment ?

Nathan : AMOUR de Michael Haneke, où l’autorité du cinéaste autrichien se fait sentir à chaque plan. Il faut bien le reconnaître : Emmanuel Riva en momie est l’image la plus glaçante qu’on ait pu voir cette année. Le reste : du protocole, de la misanthropie, de l’intimidation. « Amour » ? Beaucoup ont souri en apprenant que Haneke allait faire dans les sentiments. L’amour, c’est donc ce qui étouffe Trintignant quand il tue sa femme avec un oreiller ? Avec la main gauche, je te caresse la joue. Avec la main droite, je te mets une gifle. Papa Haneke.

Hendy : THE RAID a placé les spectateurs de Deauville Asia dans un état de transe que je n’ai connu que quelques instants, vers le début du film. Ensuite, quand Gareth Evans délaisse ses décors pour ne plus faire s’affronter ses combattants que dans des salles vides, le film tourne à la seule démonstration martiale et je décroche définitivement. Quelques mois plus tard, RENGAINE de Rachid Djaïdani (Cannes) fut un autre douloureux moment de solitude.

Christophe : THREE SISTERS de Wang Bing (Venise). Ce n’est pas faute d’en reconnaître les qualités, mais non, rien ne se passe.

 

Un film qu’on aurait aimé aimer ?

Nathan : MUD de Jeff Nichols (Cannes), malgré la fluidité de la mise en scène, malgré la beauté du Sud sauvage. Ce n’est pas tant son classicisme qui déçoit que l’impression que MUD n’est pas un film à la bonne échelle pour Nichols. Comme si tout ce qui fait la saveur de son cinéma (modestie, sécheresse…) s’était dilué dans les eaux du Mississippi. Il était impossible de ne pas faire la comparaison avec TAKE SHELTER, approché sans être assiégé par la grande forme hollywoodienne. Qui sait, peut-être sera-t-on plus clément à la seconde vision ? Sans parler de l’histoire d’amour anecdotique entre Matthew McConaughey et Reese Witherspoon.

Hendy : Après avoir vu THE TREE OF LIFE pour la seconde fois, je clamais haut et fort qu’on ne m’y reprendrait plus. Je ferais tout pour ne plus jamais passer à côté, complètement à côté, d’un film de Terrence Malick. Et pourtant, TO THE WONDER m’a laissé de marbre, perçu comme une redite des tics esthétiques du précédent mais sans aucune consistance. L’impression de cauchemarder, de n’avoir aucune prise sur l’histoire, sur les personnages et ne rien ressentir. Alors, me serais-je encore fourvoyé ? Beaucoup crient encore au génie, et me font douter. Un peu.

Christophe : RENGAINE, pour faire comme tout le monde, saluer une nouvelle énergie dans le cinéma français (pardon, « céfran »…), s’extasier devant la multitude de talents de son réalisateur. Le cadrage approximatif, le filmage aussi nauséeux que s’il était au téléobjectif, l’histoire qui ignore autant la pluralité que celles du cinéma dominant qu’elle entend dénoncer, n’en font qu’un négatif de la production blanche et bourgeoise, tout aussi rebutant.

Une scène chaude ? Un coup de théâtre ? Un film ? La seconde partie de ce retour sur une année de festivals est à lire ici.