LES LIGNES DE WELLINGTON de Valeria Sarmiento

Face à l’envahisseur napoléonien, la retraite des armées portugaises et anglaises jusqu’à la ligne Wellington, l’enceinte de fortifications protégeant Lisbonne, vue par des soldats et des civils : la réalisatrice Valeria Sarmiento dit adieu au défunt Raoul Ruiz en montrant en filigrane la disparition du fantôme du cinéaste.

De Raoul Ruiz, nous avons eu un film post-mortem, La nuit d’en face, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs 2012. Voici maintenant le film funèbre. Les lignes de Wellington est un projet initié par le cinéaste chilien, mais réalisé par Valeria Sarmiento, sa compagne, notamment monteuse de ses films. Le fantôme du défunt hante les premières séquences de cette reconstitution historique, feuilletonnesque et romanesque, de l’invasion du Portugal par l’armée napoléonienne. L’époque, la multitude des personnages, leurs caractéristiques, des ruptures de ton, parfois, ainsi que la narration éclatée, rappellent forcément Les mystères de Lisbonne, pour ne citer que l’une des plus récentes créations de Ruiz. Certaines scènes évoquent son style singulièrement surréaliste. Ici, au cours d’un dîner, un plan filmé du point de vue de l’invité d’honneur dure alors que l’invité en question a depuis longtemps quitté la table, ce qui transforme le soliloque de l’hôte resté devant son assiette en adresse au spectateur. Là, un lieutenant portugais, gravement blessé à la tête, s’échappe d’un hôpital envahi par les soldats français, et pénètre dans une demeure apparemment abandonnée. Pourtant une réception donnée par la maîtresse des lieux bat soudain son plein, la main d’un enfant s’approche d’une coupe de fruits pour s’emparer de grains de raisin et, sans coupe apparente à l’image, par un changement d’éclairage ou un subtil fondu enchaîné, c’est notre soldat que nous voyons accomplir ce geste, dans l’obscurité de la froide bâtisse. Réminiscence, rêve, fantôme : cette indécision quant à la nature de certaines visions, récurrente chez Ruiz, s’efface progressivement.

Les audaces stylistiques typiques du défunt cinéaste s’espacent, puis disparaissent. Par son avènement graduel d’une mise en scène moins marquée, Les lignes de Wellington montre en filigrane la disparition totale de Raoul Ruiz. Ce n’est pas seulement un film, intéressant et narrativement maîtrisé, c’est une messe d’adieu à laquelle participent les fidèles de Ruiz. Si l’on s’en tient seulement à la branche française de sa famille de cinéma, Elsa Zylberstein, Isabelle Huppert, Michel Piccoli, Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve ou Melvil Poupaud sont là, parfois pour des rôles anecdotiques.

Ce deuil artistique, deux images l’illustrent simplement : la première (ou presque) et la dernière. Après la mention au générique du producteur Paulo Branco, une note rend hommage à Raoul Ruiz. 2h30 plus tard, précédant le générique de fin, un autre texte déplore les ravages infligés au Portugal par l’invasion napoléonienne, sur fond de paysage désolé. Juste avant, nous avons évidemment assisté à un enterrement, solennel, comme le prouvait ce plan à la grue découvrant de nombreux figurants à l’arrêt, figés par l’instant, dans la profondeur de champ.

Raoul Ruiz mort, l’horizon cinématographique ressemble-t-il à ce paysage noir et dépouillé où tout est à reconstruire ? C’est assurément le cas pour ses proches, comme pour les aficionados de son cinéma. Est-ce l’horizon spécifiquement portugais du cinéma qui est ici représenté ? Pourquoi pas, si l’on a en tête les paroles de Miguel Gomes, réalisateur de Tabou, à Berlin, déplorant la situation de la production dans son pays. Après Ruiz, le désert ? Non, car Les lignes de Wellington est bien là, et que s’il est un adieu à un maître, il est aussi la poursuite du travail d’une condisciple qui fête en 2012 ses quarante ans de réalisation.

LES LIGNES DE WELLINGTON (Linhas de Wellington, France et Portugal, 2012), un film de Valeria Sarmiento, avec Carlotto Cotta, Marisa Paredes, Jemima West, John Malkovich, Nuno Lopes, Alfonso Pimentel. Durée : 151 minutes. Sortie en France prévue le 21 novembre 2012.