IN ANOTHER COUNTRY de Hong Sang-soo

A chaque année son Hong Sang-soo, sauf que cette fois le cinéaste coréen ajoute à sa formule bien rodée un élément perturbateur : Isabelle Huppert, perdue dans un paysage estival et chaleureux, diva cinématographique qui dynamite de l’intérieur l’habituelle mécanique.

A l’inverse d’Abbas Kiarostami et de Like Someone in love, Hong Sang-soo n’exporte pas son programme établi vers une nouvelle contrée, une culture plus ou moins au diapason de son cinéma. Non, il préfère ouvrir son petit théâtre vaudevillesque à l’extérieur en y insérant un élément nouveau, modulateur, susceptible de faire entrer en collision ses certitudes de cinéaste avec un regard différent, occidental, celui d’une grande partie de son public. Depuis quelques années déjà, Hong Sang-soo déploie son univers mélancolique, ses monstrueuses histoires d’amour, pour les démultiplier. Il puise son énergie dans le verbiage, la répétition frénétique, et imagine de nouvelles scènes et de nouveaux personnages en se contentant toujours d’une équipe restreinte et d’une poignée de décors. Depuis ses premiers films, son imagination a triplé. On boit toujours autant pour oublier le présent, en idéalisant le passé, on noie son spleen, on prend de mauvaises directions et on trébuche. Le cinéma d’Hong Sang-soo est devenu un art de l’écroulement, un travail d’équilibriste où la chute est toujours une pirouette comique. L’humour est devenu un palliatif aux histoires d’amour cruelles, où l’homme se ridiculise, et où la femme reste décidément indécise.

Le cinéma d’Hong Sang-soo est devenu un art de l’écroulement, un travail d’équilibriste où la chute est toujours une pirouette comique.

Sauf qu’ici nous n’avons pas affaire à n’importe quelle femme, mais à Isabelle Huppert. Elle est l’atout principal d’In Another Country, l’enjeu clef d’un nouveau triptyque amoureux, variation infime de ceux imaginés auparavant par Hong Sang-soo. Elle y incarne une actrice réputée internationalement, en transit entre deux plateaux, deux histoires, deux pays en fait. Nouvelle venue dans une agréable ville du bord de mer, elle devra étouffer les amourettes déçues et ne pas tomber dans le piège tendu par ce si charmant maître nageur. L’extension de la lutte amoureuse passe par un nouvel élément, qui semble pourtant être le syncrétisme logique de toute l’étude sociologique d’Hong Sang-soo : l’impossibilité chronique à se comprendre. Par souci de facilité, on parle anglais, on se répète, on s’entend mal, sans être jamais sûr de savoir dans quel nouveau territoire on s’aventure. L’anglais retrouve alors sa fonction première d’outil du voyageur, de couteau suisse du langage : une zone franche où les déclarations sont précipitées, les mots mal assurés, et où invariablement on s’enfonce dans le quiproquos, voire l’incompréhension totale. Si on feint alors de se comprendre, c’est pour mieux arriver à ses fins, faire entendre le désir d’un homme pour une femme, tout en anéantissant toute possibilité de nuance. L’effet accélérateur de la langue bouleverse les configurations amoureuses, précipite les petites catastrophes : on s’aime une fois, on déclame ses sentiments avant de passer à l’acte, pour ensuite traîner longuement ses regrets.

Si Hong Sang-soo avait troqué la dépression pour la gaudriole depuis HA HA HA, on pouvait sentir poindre une certaine lassitude. Avec In Another Country, le réalisateur nous démontre pourtant qu’il sait très bien ce qu’il fait et que son débonnaire personnage de cinéaste raté pourra traîner ses pieds de film en film, d’amourette en amourette, pendant encore longtemps. Il continue de travailler la même matière première, l’amour et sa force centrifuge qui ne cesse de croître dès qu’on essaie de la capter. Cette puissance, c’est celle de la fiction à tout prix, où chaque vie est rejouée selon une myriade de variations, comme on remplirait un tableau de données mathématiques, inlassablement, où les hommes et les femmes constitueraient les abscisses et les ordonnées de l’amour. Soit la preuve ultime qu’en essayant de théoriser l’amour on ne pourra jamais arriver à un résultat probant, seulement à un gribouillage, un début d’hypothèse barré par d’infinies ratures.

IN ANOTHER COUNTRY (Da-reun na-ra-e-suh, Corée du Sud, 2012), un film de Hong Sang-soo, avec Isabelle Huppert, Yu Junsang, Yumi Jung. Durée : 89 min. Sortie en France le 17 octobre 2012.