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Les frères Safdie, Josh et Benny, ont travaillé ensemble sur leurs six premiers longs-métrages, tournés en à peine plus d’une décennie, le plus souvent avec des moyens ridicules à l’exception de leur dernier film en commun, Uncut Gems, dont Adam Sandler tenait le premier rôle. Ce film qui les a fait changer de dimension, quittant la niche indé pour intégrer le cinéma d’auteur plus prestigieux, a également marqué la fin de leur duo, avec une rupture plus nette du côté de Benny. Les collaborateurs principaux de Uncut Gems (Ronald Bronstein à l’écriture et au montage, Darius Khondji à la photographie, Daniel Lopatin à la musique) sont en effet restés avec Josh pour Marty Supreme, qui reprend le canevas devenu la marque de fabrique des œuvres des frères, d’une course effrénée contre la montre, le destin, les vents contraires, et in fine les propres travers et manies du héros.
La forme, narrative et visuelle (avec une vraie cohérence entre les deux aspects), est véritablement ce qui distingue Marty Supreme de Smashing Machine, le film réalisé en solo au même moment par Benny Safdie, car sur le fond les deux œuvres partagent un nombre étonnant de similitudes. Toutes les deux suivent une star extrêmement talentueuse d’un sport encore marginal (le tennis de table dans les années 1950, le MMA dans les années 1990), dont l’objectif absolu est un tournoi au Japon qui lui permettrait d’asseoir sa place au sommet de sa discipline – tout en devant gérer tant bien que mal les dommages collatéraux de cette obsession sur sa vie de famille. A partir de cette trame, les développements imaginés par les deux frères ne pourraient être plus opposés, l’un – Benny – suivant le chemin de la raison et l’autre – Josh – se lançant à corps perdu sur la pente de la déraison. Ces orientations opposées s’expriment à travers le regard porté sur le protagoniste de chaque film et sur le monde dans lequel il évolue. Mark, le lutteur joué par Dwayne Johnson dans Smashing Machine, nous est immédiatement présenté comme un demi-dieu tant physiquement (la puissance de son corps est un don de la nature pour lequel il n’a rien eu à faire) que moralement (il est d’une honnêteté la plus pure qui soit), dont le parcours va être de devenir pleinement humain via l’apprentissage de la défaite. Soit tout le contraire de Marty, l’antihéros éponyme de Marty Supreme, gringalet obstiné et monté sur ressorts, qui fonctionne au conflit et au défi, ne se plie qu’aux objectifs qu’il se fixe lui-même, et est prêt au pire – trahisons et manipulations – comme au meilleur – se sublimer et se découvrir des ressources insoupçonnées – pour les atteindre et triompher.

En plus du visage juvénile et du sourire désarmant de Timothée Chalamet, ce qui évite à Marty d’apparaître comme entièrement antipathique est le fait que son comportement ne détonne pas dans la société dans laquelle il évolue. Celle-ci est remplie d’êtres aussi ambivalents que lui, mus par des motivations tout aussi égoïstes et n’éprouvant aucune gêne à pratiquer des méthodes pareillement malhonnêtes et hostiles. Cette atmosphère de triche et de malveillance généralisée, dont Marty n’est finalement qu’un agent au milieu de tous les autres, est un des éléments qui fait de Marty Supreme un époustouflant descendant du cinéma tel qu’il a été inventé et pratiqué par Martin Scorsese (auquel son titre fait d’ailleurs peut-être référence, qui sait ?). Comme ce dernier, Josh Safdie reconnaît la place de la violence comme moteur central de la société et en tire les conséquences qui s’imposent – en faire à son tour le moteur de son film, tout en gardant une distance critique qui évite de la glorifier ou de la rendre séduisante.
Après une première demi-heure faussement classique, qui semble inscrire le film dans le canevas de la success story sportive (mais qui est déjà lardée d’éclats de folie, principalement sous la forme de mentions de la Seconde Guerre Mondiale encore récente, qui culminent en un flashback inouï sur une démonstration d’altruisme à Auschwitz), Marty Supreme déraille soudainement et totalement lorsque tous les éléments se liguent contre son protagoniste. Prenant le sillage de ce dernier alors qu’il refuse avec acharnement la fatalité et la capitulation, le film s’engage dans une voie démentielle, survoltée, hargneuse, malpropre ; un nouveau Les affranchis ou Les infiltrés, quand bien même Marty est un « simple » joueur de tennis de table (ou de ping-pong, comme le disent ses interlocuteurs voulant le rabaisser). A tous les niveaux, des dialogues à la musique, du montage à la mise en scène, des péripéties – dont il vaut mieux ne rien dire pour laisser le vertige de la découverte – aux réactions qu’elles provoquent chez les personnages, Marty Supreme n’est plus qu’un maelstrom de férocité, de passions et d’impulsions. Lequel permet à sa troupe de comédiens de briller de mille feux : Chalamet en tête évidemment, avec une performance complexe et viscérale qui rassemble toutes les facettes exhibées dans ses précédents rôles, mais également tous les seconds rôles (avec des choix de casting aussi étonnants que payants, d’Abel Ferrara à Tyler the creator), et en particulier les personnages féminins. La revenante Gwyneth Paltrow et la révélation Odessa A´zion s’illustrent autant l’une que l’autre, dans des rôles qui ne sont ni clichés ni passifs mais bien l’égal des hommes dans le monde et la dynamique du film – encore une nette différence avec Smashing Machine, où l’épouse de Mark est un triste cliché ambulant.

Le chaos amorcé puis entretenu par Marty Supreme reste maîtrisé de bout en bout par Josh Safdie. Pour preuve, le film déborde de coups de génie, de toutes formes – une réplique, un raccord, un choix de cadrage…) et ce jusque dans son climax où l’on en compte encore au moins trois qui viennent dynamiter cette dernière séquence de confrontation entre Marty et ses adversaires, élevés au rang de Némésis. La qualité supérieure du film se ressent également dans sa capacité à maintenir, au milieu de la tornade continue de ses incidents et rebondissements, une solide cohérence thématique (entre autres sujets, comment le pouvoir véritable, et son corollaire qu’est le mal, sont concentrés entre les mains d’un tout petit cercle) et narrative. L’épilogue agit comme une ultime déflagration, purement émotionnelle cette fois, dans sa façon de boucler la boucle avec le générique d’ouverture – tout en laissant merveilleusement ouvertes toutes les pistes quant à ce qui pourrait advenir pour tous les personnages ensuite.
MARTY SUPREME (Etats-Unis, 2025), un film de Josh Safdie, avec Timothée Chalamet, Odessa A’zion, Gwyneth Paltrow, Tyler Okonma, Abel Ferrara. Durée : 151 minutes. Sortie en France le 18 février 2026.