CANNES 2014 sous le règne de « Sa majesté des mouches »

Pas l’ombre d’un chat (au sens propre) cette année à Cannes, mais des enfants trop matures et des adolescents trop seuls en quantité impressionnante – et inquiétante, forcément. C’est l’heure de faire l’appel.

 

Les enfants

Yoav, ce garçon de 5 ans qui compose et déclame de magnifiques poèmes dans L’institutrice (notre critique est à lire ici), aura été l’une des figures les plus marquantes du Festival. Parce que son cas ne se résume pas à un don artistique miraculeux, mais s’inscrit dans un questionnement plus vaste sur le rapport à la société. Yoav est plus conscient que quiconque de l’effet de sa poésie sur le monde. Déjà contraint à la prudence et à la résignation, il sait que « l’air du temps », pour reprendre les termes du réalisateur Nadav Lapid dans l’entretien qu’il nous a accordé, lui est hostile ; et que faire profil bas est sa meilleure chance de salut. La bénédiction de la poésie est en réalité une infortune, car la majorité ne la comprend pas et pour cette raison la rejette. Alors, malgré son âge propice aux bêtises et aux caprices, Yoav doit faire doublement preuve de sagesse et d’humilité : pour renoncer de lui-même à la mise en valeur de son talent et pour accepter que ce sacrifice passe totalement inaperçu, ignoré puisque personne ne saisit ce qu’il y avait à sacrifier.

Dans la comédie Tu dors Nicole, le jeune Martin, un second rôle, est la version légère du même prodige. Garçon ayant « mué prématurément », il s’exprime avec une voix grave d’adulte. L’effet comique est irrésistible, d’autant qu’il est appuyé par les mots pleins de maturité que le film lui fait dire à une héroïne plus âgée mais paumée. En moins drôle, on peut citer aussi les enfants de la bourgeoisie colombienne de Gente de bien, qui du haut de leurs dix ans dictent déjà à leurs parents la conduite à suivre. Ils ont tellement intégré la discrimination par les inégalités matérielles qu’ils en sont les plus virulents défenseurs, montant au front lorsque la mère de l’un d’entre eux se met en tête de faire profiter le jeune héros du film de la douceur de leur vie, plutôt que de le regarder travailler à leur service avec son père menuisier. Pour eux, la défense des intérêts de classe passe avant la solidarité et la camaraderie liée à l’âge.

[attention, légers spoilers à suivre à propos de Captives]

Enfin, l’héroïne de Captives, Cassandra, fait le lien entre ces enfants et les adolescents dont il va être question par la suite. Le récit à cheval sur plusieurs années la suit de neuf à dix-sept ans. Elle tient elle-même successivement les deux rôles, d’enfant trop adulte et d’adolescente isolée, physiquement puisque gardée prisonnière dans une pièce unique. Le drame de Cassandra, consécutif à son enlèvement, est d’être devenue intérieurement plus forte que tous les adultes, tout en restant physiquement à leur merci. Seule à ne jamais perdre son sang-froid, elle est la clé de voûte des deux dispositifs en place dans le films, l’un destiné à la retenir, l’autre à la rechercher ; à la fois appât d’un réseau pédophile et informatrice de la policé grâce aux indices qu’elle laisse sur l’identité de ses ravisseurs. Sans Cassandra, rien ne fonctionne, tous les adultes gesticulent dans le vide.

 

Les adolescents

Au premier rang sur la photo de classe des plus grands : la Tribe des sourds-muets ukrainiens observés par Myroslav Slaboshpytskiy. Ils sont parqués dans une école spécialisée, où l’éducation n’est qu’une façade. L’endroit sert en vérité de rebut, où l’on se débarrasse de ces handicapés dès qu’on les juge en mesure de s’assumer. Cette logique encourage les abandonnés à se comporter comme des animaux et à envisager leur survie au sens le plus brut du terme : se procurer de la nourriture, assouvir ses pulsions sexuelles, attribuer la position du mâle dominant par le combat physique. Le groupe d’adolescents régresse à l’état de meute et les seuls adultes qui cherchent à maintenir un contact avec eux le font pour le profit.

Plus vers l’Ouest, on arrive dans la ferme italienne des Merveilles (critique ici) sur un groupe plus féminin, et aux perspectives moins sordides. L’aînée, Gelsomina, ses trois petites sœurs et la pièce rapportée masculine Martin (déjà délinquant, malgré son jeune âge) sont tenus de se débrouiller, non pas sans les adultes, mais malgré eux. Inconstants, inconscients, ces derniers guident aussi bien qu’une boussole déréglée. Alors Gelsomina prend les choses en main, devient concrètement garante pour tout le monde, bien avant d’être légalement émancipée. À douze ans, elle gère le quotidien – la production de miel – comme le long-terme (l’inscription à un concours) ; et se retrouve naturellement la seule capable de partir à la recherche de Martin lorsque celui-ci fugue. Gelsomina est la plus responsable, jusque dans les affaires de cœur. Heureusement, car sans elle tout s’effondrerait.

Tout s’effondrerait, c’est aussi ce que l’on peut malheureusement envisager pour deux autres groupes d’adolescents, s’ils ne mettaient pas toute leur énergie à défendre leur droit à l’existence. De manière littérale pour les cibles des zombies de It follows, à peine plus figurée pour Marieme et la Bande de filles autour d’elle. Françaises et américains souffrent du même abandon de la part des adultes, attitude que les deux films mettent en exergue en ne filmant presque jamais les parents – et jamais en situation d’agir, d’aider. Leurs enfants en viennent à des solutions extrêmes, qui impliquent un effacement d’eux-mêmes à l’âge où il s’agit au contraire de s’affirmer : fuite géographique et réclusion volontaire dans It follows, changement de nom (Marieme devient Vic) et d’apparence (la perruque blonde) dans Bande de filles. Dans les deux cas, la conclusion de l’histoire porte un regard amer sur ce qui ressortira de ces aventures non désirées : a priori rien d’autre que la continuation sans fin de ces fugues et épreuves.