« Les personnages de L’INSTITUTRICE agressent directement la caméra : c’est l’influence des selfies »

Après Le policier, Nadav Lapid continue son exploration des inégalités et contradictions qui définissent Israël aujourd’hui. L’institutrice, présenté en Séance spéciale à la Semaine de la Critique 2014, lui permet aussi de parler de l’air du temps : celui des désillusions intellectuelles et sociales, celui des selfies aussi.

 

Le film s’appelle L’institutrice, pas « Le poète », tout comme votre précédent s’appelait Le policier, pas « Les terroristes ». Est-ce que cela témoigne de votre envie de parler de figures d’autorité ?

L’institutrice a ce rôle crucial de créer la continuité, de transformer le jeune en adulte. Dans ce sens, elle représente quelque chose qui est beaucoup plus grand qu’elle-même. Elle est à la fois une personne privée et une représentante de l’ordre. Dans mon film précédent, le policier était censé garder l’ordre et les terroristes se révoltaient. Là, l’institutrice endosse les deux rôles à la fois : elle est garante de l’ordre, mais c’est elle-même qui part en guerre contre cet ordre-là, contre son propre rôle, contre l’air du temps, contre cette société qui décide pour vous ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

Sarit Larry et Avi Shnaidman dans L'INSTITUTRICEL’institutrice fait évoluer les enfants, mais certains lui échappent. Dans le film, elle veut faire d’un garçon un grand poète, mais son propre fils est en train de devenir un soldat.

Le fils de l’institutrice est décrit par l’un de ses supérieurs comme un bon soldat, et comme un bon être humain. Des qualités attribuées ensuite aux parents, et donc à l’institutrice : ils ont bien joué leur rôle, ils ont bien formaté leur enfant pour qu’il entre dans le moule. Pour elle, c’est donc un constat d’échec. Ce n’est pas ce qu’elle voulait pour son fils. Faire d’un enfant un poète, c’est lutter contre la société de consommation, cette société où on n’a plus le droit à la poésie. Elle refuse qu’il devienne un « winner » comme son père, ou qu’il devienne un soldat comme son propre fils.

«Israël m’intéresse sur le plan cinématographique car s’y mêlent le politique et le privé, l’intime et le collectif, le social et le personnel de manière la plus drôle et la plus tragique possible»

Elle est plus ambivalente que le héros du Policier, mais la fin du film paraît plus pessimiste…

À la fin du film, l’enfant quitte l’autorité de l’institutrice qui, à sa manière, s’est montrée manipulatrice pour essayer de le faire entrer dans son univers à elle, où la poésie et la vie ne font qu’un, où les mots sont aussi importants que les actes. Il fait de nouveau partie du monde de la normalité. En voyant son visage qui s’assombrit bien qu’il se trouve dans un hôtel de vacances qui devrait le rendre joyeux, on se dit en effet qu’il n’y a pas beaucoup de raisons d’être optimiste pour lui.

Quelle est l’idée derrière le personnage de la soldate, autoritaire mais qui assiste au cours de poésie ?

Elle a toujours des idées très claires, très encadrées, par rapport à la façon d’écrire des poèmes. On a l’impression qu’elle amène un ordre militaire dans le champ de la poésie : on a le droit d’écrire comme ceci, on ne peut pas le faire comme cela… C’est un peu ma façon de décrire Israël à travers un personnage. Israël m’intéresse sur le plan cinématographique car s’y mêlent le politique et le privé, l’intime et le collectif, le social et le personnel de manière la plus drôle et la plus tragique possible.

On a l’impression que vos deux films se passent au même moment. Pourrait-on imaginer que les personnages de l’un puissent faire irruption dans l’autre ?

Ça pourrait être une idée, mais il arrive des choses trop dramatiques à mes personnages pour qu’ils aient une chance de revenir dans un autre film…

«J’ai essayé de créer une sorte de tension très heurtée, comme si la caméra représentait l’ordre établi et que les personnages finissaient par agresser cette caméra»

institutrice1Les t-shirts du petit poète sont-il un choix innocent de costume, ou y a-t-il eu une recherche de ce côté-là ? Car par exemple, quand l’institutrice l’attrape par la main, la continuité avec les tentacules du t-shirt crée un effet saisissant…

Ce n’est pas un hasard. J’adorais l’idée de le voir écrire des poèmes et qu’à chaque fois il y ait un autre visage que le sien dans le cadre : celui de la créature sur le t-shirt.

Quand l’enfant trouve l’inspiration pour ses poèmes, il effectue un étrange mouvement de va-et-vient…

Il y a quelque chose de très rituel dans le film, qui ressemble à ce qu’est Israël. Qu’on écrive un poème ou qu’on en déclame, comme le fait la nounou sur la plage après être sortie de l’eau, les rituels sont omniprésents.

La caméra est encore plus proche des personnages que dans Le Policier. Il arrive même qu’ils la cognent… notamment lors de l’un de ces va-et-vient.

Oui, c’est volontaire. J’ai essayé de créer une sorte de tension très heurtée, comme si la caméra représentait l’ordre établi et que les personnages finissaient par agresser directement cette caméra. C’est influencé par cette mode du « selfie », cette image narcissique, jamais très belle mais où en même temps on n’est jamais autant soi-même, parce qu’on ne peut pas tricher, le nez sur l’objectif. C’est parfois violent et parfois doux, mais toujours sincère.

Inversons les rôles : le même film avec un instituteur et une petite fille de 5 ans, ça vous aurait semblé possible ?

Vous voulez dire : «Est-ce que là, ce serait un pédophile ?». C’est difficile de répondre à cette question. Tout ce que je peux dire, c’est que je voulais montrer que la révolution ne peut venir que des femmes. Et que le choix d’une institutrice et d’un petit garçon n’a jamais fait de doute pour moi.

Et votre prochain film ?

Il se tournera à Paris, mais ça ne l’empêchera pas de parler d’Israël. Se détacher de quelqu’un ou de quelque chose, c’est parfois le meilleur moyen d’en parler avec justesse.

 

Propos recueillis par Hendy Bicaise et Erwan Desbois.

Retranscription et mise en forme par Thomas Messias.

Lisez ici notre critique de L’institutrice.

Retrouvez également ici notre critique du Policier.