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En plus de nos chroniques dédiées à La voix de Hind Rajab, Nuremberg, Las corrientes, Lurker, L’étranger et Le cri des gardes, quelques mots sur d’autres films vus à San Sebastian cette année, dont le très réussi Les dimanches, lauréat mérité de la Concha de Oro.

Alauda Ruiz de Azua, la créatrice de la série Querer, un des chocs télévisuels récents (Granx Prix au festival Séries Mania) toujours disponible sur Arte, revient déjà avec un film qui commence comme une série. Les dimanches développe avec attention et justesse les cadres et parcours de vie des différents membres d’une famille, sur trois générations, de la grand-mère à l’aînée des petits enfants, Ainara, qui annonce à 17 ans vouloir entrer au couvent. C’est elle qui ébranle le fragile équilibre familial (comme la mère le faisait, plus brutalement, dans Querer), mais ce sujet n’est d’abord qu’un parmi les autres – des histoires d’héritage, de deuil, d’éducation, d’amour et de désir qui sonnent toutes plus justes qu’excessivement mélodramatiques. Le film prend et donne beaucoup de plaisir dans son écriture dense, son découpage fluide et son interprétation parfaite de longues séquences qui testent toutes les configurations d’échanges, de confidences ou de confrontations entre les différents membres de la famille autour des questions qui encombrent leurs pensées et entravent leur quête de bonheur. Ce foisonnement qui fait la richesse des Dimanches s’estompe légèrement dans la seconde moitié du film, lorsqu’il se concentre plus exclusivement sur Ainara puis use d’un deus ex machina pour provoquer son épilogue. Mais tout est pardonné face à la grande force émotionnelle et à l’intelligence de celui-ci, qui expose comment le rapport à la foi et à la religion (certains voyant la deuxième au service de la première et d’autres l’inverse), loin de réunir les êtres, devient source de désamour en scindant irrémédiablement en deux une famille. A noter également, une superbe et superbement employée (ça change d’Alpha) reprise de Into my Arms de Nick Cave.

Avec Coutures, Alice Winocour poursuit son œuvre de films féminins, et en cela féministes par les actes plus que par l’affichage d’intentions et de grands discours. Ici il s’agit, au prétexte de s’intéresser aux coulisses d’un défilé de la Fashion Week, de révéler par la mise en scène le fil invisible qui relie les femmes, qui se soutiennent pour gérer et solutionner les problèmes spécifiques à leur genre, à l’écart des hommes (quand ce n’est pas contre eux). La beauté du geste de la cinéaste, construite autour d’un motif délicat dans son exécution et sa répétition dans la première moitié du film – on suit une protagoniste jusqu’à ce qu’une scène la mette par hasard en présence d’une autre, que l’on suit alors à son tour –, est malheureusement altérée par l’inspiration et le traitement trop disparates des dits problèmes de chacune. Un cancer du sein et des velléités d’écriture d’un roman, des enfances brisées par des guerres civiles et le rush des derniers préparatifs menés en urgence, sont mis sur le même plan, ce qui provoque un éparpillement que l’écriture et la mise en scène parfois trop démonstratives ne peuvent compenser. De plus, les décisions de la cinéaste en termes du temps accordé à chaque sous-intrigue finissent par reconduire, de manière assumée ou involontaire, une nette et dommageable hiérarchie de classes : les soucis d’une metteuse en scène (incarnée par Angelina Jolie) et de top-model sont in fine plus importants que ceux d’une couturière ou d’une maquilleuse.

Présenté au Certain Regard cannois avant d’être montré à San Sebastian, le premier long-métrage de l’acteur Harris Dickinson a des qualités évidentes à faire valoir dans la pratique naturaliste du cinéma : écriture des personnages et direction des comédien.ne.s sont remarquables de bout en bout, ce qui nous rend attachants les individus rencontrés et les péripéties qu’ils vivent au cours de cette chronique des échecs répétés d’un marginal tentant maladroitement de reconstruire sa vie dans l’agglomération londonienne. Malheureusement, l’acteur-cinéaste cherche à trop en faire et à jouer sur tous les tableaux : une mise en scène stylisée en plus du réalisme, auquel sont adjointes des séquences de rêves, d’autres faisant un usage appuyé de chansons, ou encore des mises en abyme avec de l’art contemporain ; un regard tour à tour empathique et distant sur son personnage central de raté. Cet éparpillement est contre-productif, on ne sait plus trop où Urchin veut en venir et on finit par s’en désintéresser, à mesure que son récit s’enlise dans un surplace stérile à force de redites. Quel intérêt à raconter les échecs d’un homme au bas de l’échelle sans creuser le sujet, ce qui revient à laisser entendre qu’ils sont essentiellement de son seul fait ?

Comme on passe du coq à l’âne, Edward Berger passe du Vatican de son Conclave (succès surprise et usurpé des festivals la saison dernière) aux casinos de Macao pour Ballad of a small player, qui réussit l’exploit de redoubler le clinquant tape-à-l’œil et vide de sens de son décor, par une mise en scène et en musique qui possède exactement les mêmes attributs. Autant dire que le spectacle est plus désagréable qu’autre chose, d’autant plus qu’il porte un récit dont l’absence de cohérence narrative est telle que l’on accueille sa légère percée dans le surnaturel avec la plus totale indifférence : ça ne tenait déjà pas la route avant, alors un fantôme qui débarque soudain de plus ou de moins… On trouve moins à s’amuser face au traitement bâclé des personnages secondaires féminins (à côté, celui d’Isabella Rossellini dans Conclave est un modèle de densité et d’ampleur), et face à la désinvolture du regard sur l’addiction autodestructrice dont souffre le protagoniste. C’est dit, c’est redit, et puis c’est jeté par la fenêtre au profit d’un happy-end triomphant totalement lunaire puisque le héros joue et gagne au baccarat, autant dire à pile ou face. Le seul à tirer son épingle du jeu ici est Colin Farrell, parfait comme toujours et qui s’amuse à donner de sa personne dans ce qui tourne le plus souvent à un one-man-show où il peut s’adonner à tous les excès physiques liés aux emportements de son rôle.
Le 73è Festival international du film de San Sebastian se déroule du 19 au 27 septembre 2025.