HISTORIAS DEL BUEN VALLE, NUESTRA TIERRA : espaces menacés

Un des protagonistes du documentaire Historias del buen valle rapporte cette maxime de son père : « peu importe ce que tu as, le plus important est que personne de puissant n’en tombe amoureux. Car s’il en tombe amoureux, il voudra et parviendra à te le prendre. » C’est en effet ce que subissent les habitants de Vallbona, la « bonne vallée » du titre du film, située en bordure de l’agglomération barcelonaise et impuissante à endiguer son grignotage progressif par cette dernière. C’est également ce que subit à des milliers de kilomètres de là, de manière plus violente et depuis plus longtemps, la communauté indigène des Chuschagasta, établie au nord de l’Argentine, avec en point culminant le meurtre en 2009 de Javier Chocobar par des hommes souhaitant s’accaparer des terres afin d’y développer une activité d’extraction minière. Venue pour couvrir le procès, Lucrecia Martel est repartie avec une histoire bien plus ample, qui irrigue son premier documentaire, Nuestra tierra : celle de la déshumanisation persistante des autochtones par les colons, sous toutes les formes imaginables allant des plus insidieuses aux plus brutales.

Nuestra tierra parvient à dresser ce tableau désespérant, fait de racisme et de vols, d’humiliations et de déplacements forcés de personnes, par la manière la plus douce qui soit : en recueillant, comme peu de films savent le faire, la parole de celles et ceux qui sont opprimé.e.s, malmené.e.s, écrasé.e.s parce que se trouvant depuis toujours du mauvais côté des soi-disant « conquêtes » et « progrès » des colons. Le fil rouge du film, les séquelles et tentatives d’obtenir justice suite à la tragédie de l’assassinat de Javier Chocobar, n’est en effet qu’une manifestation de plus de l’entreprise au long cours de spoliation de la terre et de négation des droits de toute une partie de la population qui a pour seul tort… d’avoir été là en premier.

Lucrecia Martel s’attache essentiellement à la réalisation de portraits particuliers, de membres de la communauté des Chuschagasta qui lui racontent posément, photos et documents à l’appui, l’ampleur des mauvais traitements subis sur le temps long de la part des « blancs » – parfois individuellement, mais le plus souvent sous la forme du système social qui maintient, sciemment ou non, un ordre inégal au service des intérêts de certains seulement. Même les extraits que la cinéaste nous montre du procès mettent principalement en lumière ce fait : la justice, comme les autres institutions et sans forcément s’en rendre compte, est un instrument de contrainte et de domination plus que de rééquilibrage égalitaire et de protection. Nuestra tierra accomplit ainsi une précieuse inversion de l’équilibrage de son regard par rapport aux récits et préjugés toujours dominants : ce sont les opprimé.e.s qui sont individualisé.e.s, et leurs puissants et influents oppresseurs qui sont considérés comme un groupe plus indifférencié. L’aspect géographique, au cœur des conflits, n’est pas pour autant évacué. Au contraire, la cinéaste le traite d’une manière particulièrement saillante, via le recours à des images filmées par drone qui permettent (parce qu’elles sont intelligemment mises en scène, au-delà de la simple opportunité technique) d’englober d’un coup d’œil les problématiques liées à l’espace, son agencement et son partage – ou plutôt sa prédation.

Ce qui est similaire d’un film à l’autre est la focalisation sur les récits à la première personne, qu’il serait erroné de considérer comme anecdotiques tant leur assemblage compose un kaléidoscope captivant et émouvant

Avec Historias del buen valle, José Luis Guerin joue la même histoire mais à plus petite échelle, géographiquement, temporellement, et dans la gravité des violences infligées. Ce qui reste similaire d’un film à l’autre est la focalisation sur les récits à la première personne, qu’il serait erroné de considérer comme anecdotiques tant leur assemblage compose un kaléidoscope captivant et émouvant, que l’art se doit de mettre en valeur et de défendre, et ce d’autant plus que le commerce, aveugle à cela, ne fera rien de tel, bien au contraire. Le hameau de Vallbona, devenu quartier reculé de Barcelone, bénéficie d’une situation unique : des terres fertiles irriguées sans discontinuer (une anomalie de plus en plus nette dans la Catalogne de plus en plus en proie aux sécheresses), combinées à un isolement créé involontairement par l’activité humaine. Coincé entre un canal, une voie ferrée et une autoroute, le lieu est coupé du reste du monde et ses résidents savouraient cette anomalie – malheureusement promise à devenir de l’histoire ancienne face à la dernière intrusion en date du « progrès », sous la forme de voies ferrées supplémentaires qui détruiront des terres locales pour une ligne à grande vitesse à dont les habitants ne profiteront pas, faute de gare.

José Luis Guerin enregistre ces dernières heures d’un paradis bientôt perdu de la plus belle des manières. Sans pathos ni exposé édifiant ou nostalgie écrasante, il filme au présent le plaisir de la compagnie de ces personnes et le partage en toute simplicité et candeur de leurs activités quotidiennes. Dans ce film résolument positif et solaire (sans se montrer le moins du monde lourd dans l’affichage de cette intention), la magie opère et l’on se sent bien, serein, autant à sa place que tous les membres de ce melting pot façonné au fil des émigrations et exils, d’autres régions espagnoles, d’autres pays européens, d’autres continents. L’ennemi n’est pas ignoré de façon inconséquente, sa présence est sue, mais le film choisit de mettre en avant autre chose, de fixer sur l’écran de cinéma d’autres souvenirs et d’autres convictions : la douceur et l’harmonie du vivre ensemble, entre générations, entre sexes, entre origines, et entre espèces – la faune et la flore qui entourent les êtres humains ont la même valeur que ces derniers. C’est ce projet éminemment politique, d’une immense bienveillance, que le jury de San Sebastian a certainement tenu à récompenser avec le prix spécial remis au film.

HISTORIAS DEL BUEN VALLE (Espagne, 2025), un film de José Luis Guerin. Durée : 122 minutes. Sortie en France le 17 décembre 2025.

NUESTRA TIERRA (Argentine, 2025), un film de Lucrecia Martel. Durée : 122 minutes. Sortie en France le 1er avril 2026.

Le 73e festival international du film de San Sebastian s’est déroulé du 19 au 27 septembre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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