KONTINENTAL ’25, DRACULA : Radu Jude pour le meilleur et pour le pire

Deux films faux jumeaux de Radu Jude sortent en salle à quelques semaines d’intervalle cet automne, Kontinental ’25 et Dracula. Jumeaux, parce qu’ils ont été tournés ensemble, et reposent sur le même système – imaginer à partir d’un postulat de base, qui est moins un début d’intrigue qu’une interrogation éthique, une multitude de courtes saynètes dissociées les unes des autres et qui dérivent de ce questionnement. Faux, parce que la forme de chaque film est aux antipodes de celle de l’autre. Kontinental ’25 est aussi sec que Dracula est exubérant, en cohérence du fait que le premier est explicitement lié au passé (son titre fait référence au film Europa ’51 de Roberto Rossellini, dont on voit l’affiche dans une séquence et dont le thème a des liens avec celui du film de Jude) et le second au futur – il y est question d’un réalisateur expérimentant une (trop) grande quantité de façons de traiter la figure du célèbre vampire via l’IA générative.

Dracula rappelle à son corps défendant une vérité et un adage (qui est donc aussi une forme de vérité) : la satire a besoin de structure et de rigueur pour fonctionner, et les blagues les plus courtes sont les meilleures. Long de presque trois heures, terriblement répétitif – combien de visions aberrantes / vulgaires / repoussantes / ridicules hallucinées par IA le cinéaste pense-t-il avoir besoin de nous infliger, pour nous convaincre de l’inanité du procédé ? – et semblant avoir été écrit au fil de l’eau sans vision d’ensemble du résultat produit, le film ennuie bien plus qu’il ne provoque, et s’il dérange c’est uniquement par son mélange d’insuffisance et de suffisance. Souffrant en plus du mal du film à sketchs – la qualité inégale des saynètes tire vers le bas même celles qui s’en sortent un peu moins mal dans le lot –, il finit, à force de désinvolture et de trivialité, par tomber dans la contre-productivité. Car Radu Jude peut bien dire et faire dire à répétition à son (irritant) alter-ego à l’écran « c’est pas moi, c’est l’IA », il ne fait par ce biais que réactiver une pirouette depuis longtemps éculée : une utilisation se voulant ironique d’un mauvais procédé, cela reste une utilisation d’un mauvais procédé, et utiliser les armes de l’ennemi pour le combattre est une mauvaise idée que le seul sarcasme anar ne peut suffire à rendre bonne. C’est le contraire qui se produit, les erreurs de jugement et de mise en pratique de la démarche aboutissant à rendre le film lui-même, et non le sujet de sa raillerie, vain et de mauvais goût, et finalement aussi paresseux que la production de tous ceux qui utilisent l’IA au premier degré.

Dracula est une mauvaise idée très mal développée ; Kontinental ’25 est tout le contraire, une bonne idée très bien développée. Tourné lui aussi en Transylvanie, dans la capitale Cluj, le film commence par suivre, dans un prologue quasi muet (en dehors des grognements de son protagoniste) qui pourrait être un court-métrage à part entière, l’errance de Ion, un mendiant dans les différentes zones de la ville, depuis les marges jusqu’au centre où se trouve son squat du moment – le local de la chaudière d’un immeuble voué à la destruction, et donc lui à l’expulsion. Les rires que généraient le caractère du personnage, et les éclats provoqués par ses interactions forcément immédiatement conflictuelles avec les « braves gens » importunés par sa présence, nous restent soudainement coincés dans la gorge lorsque Radu Jude s’attarde sur son suicide, certes filmé hors champ mais dont la bande-son nous faire entendre les bruits pendant que la caméra reste rivée sur sa cause (l’avis d’éviction).

Chaque interlocuteur de l’héroïne de Kontinental ’25 se contente de lui réciter mécaniquement son dogme, déconnecté du contexte et donc vide de sens, et l’accumulation de ces discours creux enfonce le clou qu’il n’y a rien à attendre de cette société

L’idée est bien que la scène reste ancrée dans notre mémoire, comme elle l’est dans celle de la femme qui prend le relais en tant que protagoniste du film, Orsolya, l’huissière qui a signé et supervisé la procédure d’expulsion. Pour l’essentiel, le reste de Kontinental ’25 est une suite de conversations entre Orsolya et différents interlocuteurs archétypaux auxquels, à un moment ou un autre de la discussion, elle fait la description détaillée de la vision du drame qui s’est déroulé sous ses yeux et qui la hante depuis. Le lien avec Europa ’51 se tisse là : comme l’héroïne du film de Rossellini interprétée par Ingrid Bergman, Orsolya traverse à la suite de cet événement traumatique une crise morale qui lui fait reconsidérer tout son rapport au monde. Sauf que les deux œuvres finissent par diverger car dans le cas d’Orsolya, cette crise ne va déboucher sur absolument rien, en cohérence avec le cynisme désabusé du regard que Radu Jude porte de film en film sur nos sociétés néo-libérales (la roumaine en premier lieu, mais ses conclusions s’appliquent partout ailleurs) et le fond effrayant de l’âme humaine.

L’écosystème socio-économique, les institutions qui le chapotent, les individus qui le font fonctionner ne bougent pas d’un millimètre suite au suicide qui a eu lieu, et qui reste un non-événement pour tout le monde sauf une personne, dont la propre aspiration au changement est dès lors niée et tuée dans l’œuf. Les échanges d’Orsolya avec le procureur en charge de l’affaire, puis son époux, sa mère d’origine hongroise (un choix de scénario qui permet au cinéaste de rappeler que la Transylvanie a été annexée par la Roumanie à la fin de la Première Guerre Mondiale, et que la xénophobie y est toujours de mise envers les personnes d’origine hongroise, tout comme l’antisémitisme envers les juifs dans Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares), une collègue, un prêtre ou encore un ancien élève, s’étirent autant en longueur qu’ils sont stériles – ce que le morne immobilisme de leur mise en scène, un plan fixe sans éclat, vient cruellement souligner. Chaque interlocuteur d’Orsolya se contente de lui réciter mécaniquement son dogme, déconnecté du contexte et donc vide de sens, et l’accumulation de ces discours creux enfonce le clou qu’il n’y a rien à attendre de cette société. Qui en est arrivée à un point paradoxal où elle construit et bétonne à tour de bras (comme le montrent les images de chantiers, documentaires et muettes, sur lesquelles Radu Jude referme son film), tout en ne sachant plus habiter ces lieux. Au bout du compte, le seul à le faire, à se mouvoir dans la ville et à y vivre, était Ion.

KONTINENTAL ’25 (Roumanie, 2025), un film de Radu Jude, avec Eszter Tompa, Gabriel Spahiu, Adonis Tanta, Oana Mardare. Durée : 109 minutes. Sortie en France le 24 septembre 2025.

DRACULA (Roumanie, 2025), un film de Radu Jude, avec Adonis Tanta, Gabriel Spahiu, Oana Maria Zaharia. Durée : 170 minutes. Sortie en France le 15 octobre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

Articles: 565