VENISE 2013 : Y a-t-il un problème de type vénitien ?

Quel est le point commun entre Twelve Years a Slave de Steve McQueen, Snowpiercer de Bong Joon-ho, Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier, Les sorcières de Zugarramurdi d’Alex de la Iglesia, Amour, crime parfait des frères Larrieu, Devil’s Knot d’Atom Egoyan, Abus de faiblesse de Catherine Breillat ou The Green Inferno d’Eli Roth ? Outre le fait d’être attendus, à des degrés divers, et de faire l’objet de premières mondiales en août et en septembre, tous sont partout, sauf à Venise. Toronto, San Sebastian, New York et même Deauville, disposent ainsi de ces titres a priori attractifs dont la cité des Doges se voit priver. Pourquoi ? On n’en sait rien, mais on pose la question.

 

1ère hypothèse : Alberto Barbera est un gros tocard.

Le directeur artistique de la Mostra est entré en fonction l’année dernière. Le successeur de Marco Müller – alors en place depuis 2004, ce qui est largement suffisant pour poser sa patte – peine-t-il à se faire entendre ? Ce serait oublier que Barbera a déjà été directeur artistique du Festival, de 1998 à 2002, et qu’il n’a rien d’un lapin de six semaines dans le métier. A moins qu’il ne passe les mois précédents la Mostra à insulter ou à menacer de mort tous ceux que le cinéma compte d’actifs, on voit mal comment il pourrait s’imposer en repoussoir crédible.

 

2ème hypothèse : Venise, c’est comme Capri, c’est fini.

Venise, c’est quoi ? Un palais décati qui prend l’eau en cas de tempête et dont le remplaçant n’en finit pas d’être construit. Des projections parfois parasitées par des problèmes techniques (qui dit 3D dit généralement faux départ). Une situation géographique de moins en moins adaptée à un grand festival international (le Lido, ses logements hors de prix, ses lieux de restauration trop rares). Un marché du film encore trop timide et discret, inauguré l’année dernière. Le plus ancien festival de cinéma au monde est-il devenu trop vieux ? Comparées à Cannes et surtout à Berlin, ses infrastructures font pâle figure, certes, mais nous parlons de Venise, un endroit exceptionnel qui, s’il ne fait pas forcément rêver tous les professionnels obnubilés par ses défauts (le wifi, on n’a pas parlé du wifi ?), continue d’être un spot pour toute star ayant encore un peu d’amour propre. Arriver en motoscafo tout de bois vernis à sa conférence de presse, ca en jette.

 

3ème hypothèse : Toronto est devenu un ogre insatiable.

Ben Affleck et Rachel McAdams dans A LA MERVEILLELe TIFF (Toronto International Film Festival) n’a été fondé qu’en 1976, mais il a beaucoup changé depuis, au point de devenir l’un des premiers festivals publics au monde (400 000 tickets vendus, un chiffre à rapprocher de la fréquentation de la Berlinale), une incroyable machine à avant-première (près de 300 longs-métrages dont plusieurs dizaines en première mondiale), un marché florissant (surtout pour les films européens qui viennent y chercher un distributeur américain) et un tour de chauffe à la saison des récompenses et des Oscars. Au fil des années, il s’est opéré un glissement simple : Toronto passait après Venise, puis Toronto coïncidait avec Venise mais sans avoir le privilège des premières mondiales (c’était le cas en 2012, avec Passion ou A la merveille, présentés au festival canadien quelques jours après leurs projections vénitiennes), et désormais Toronto passe avant. Jusqu’à récemment, le sentiment de manque entre Venise et Toronto n’avait rien d’insurmontable. A quelques titres près (Twixt de Francis Coppola, Foxfire de Laurent Cantet ou Cloud Atlas des Wachowski et Tykwer), on ne sentait pas l’Italie à la traîne. Les choses ont changé. Le TIFF s’est même payé le luxe d’annoncer cet été sa sélection avant celle de son ainé, tout en faisant bien remarquer quels films seraient en première mondiale (Venise étant un festival de première exclusivité ou presque, comme Berlin et Cannes, la projection d’un film hors de son pays de production barre le film en question… et comme Toronto est au Canada, à moins que la production soit canadienne, ça en barre un paquet).

Autre aspect fondamental, dont la Mostra a d’ailleurs parfaitement conscience, comme elle l’a démontré en 2011 : à l’absence de marché du film – aujourd’hui comblée – s’ajoute un aspect devenu rédhibitoire pour certains, la compétition. Toronto n’a pas de compétition et ne remet pas de prix, à part ceux du public (sponsorisés par une marque de smartphone) et ceux des syndicats de la critique. Venise, si. Et en projections presse, ça siffle (à Venise, ça siffle même souvent les films les plus novateurs, ce qui est un comble). Et les prix, c’est mathématiquement plus de désagréments en perspective que de satisfactions, puisqu’il est plus probable de repartir bredouille et donc d’être accueilli ensuite en salles avec méfiance (c’est comme le syndrome cannois : les films qui ne figurent pas en sélection alors qu’ils sont finis sont immédiatement suspectés d’être mauvais). Quand bien même il y a triomphe, le Lion d’Or n’est pas la plus attractive des mentions, et pourrait même dégouter certains spectateurs, si l’on se rappelle de l’austérité des derniers lauréats, de The Wrestler en 2008 à Pietà en 2012, en passant par Faust et Lebanon (2011 et 2009)

 

4ème hypothèse : Il y a de gros traitres dans la profession.

Comment ?! Des brebis galeuses dans la grande famille du cinéma mondial ?! C’est impensable. Steve McQueen avait vu son Shame récompensé à Venise en 2011, Alex de la Iglesia a quasiment eu le Lion d’Or avec tous ses prix pour Balada triste en 2010, et ils ne reviennent pas sur le Lido ? Où est la reconnaissance du ventre, celle qui a sûrement incité Darren Aronofsky à présider le jury 2011, trois ans après avoir reçu son Lion ? Et Catherine Breillat ? Ca, pour nous infliger sa Belle endormie en 2010, elle l’avait trouvée Venise sur la carte, mais pour un film autobiographique avec Isabelle Huppert ou Kool Shen, là on va au Festival de New York ! Ah bravo Cathy !

 

5ème hypothèse : les films attendus à Venise n’y sont pas, parce qu’il sont tout pourris.

THE GREEN INFERNO d'Eli Roth, en projection de minuit à Toronto 2013Un train dans la neige, vous y croyez vous ? Et Michael Fassbender travaillant avec Steve McQueen, ça ne marchera jamais, pas vrai ? Eli Roth ? Qu’est-ce qu’il y connaît en cannibales ? C’est sûr que Wolf Creek 2, en projection de minuit cette année à Venise, ce sera bien mieux. Les tueurs psychopathes, c’est la vie… On plaisante, on plaisante, mais si ces films – quelques-uns – étaient ratés ? Et si Venise avait fait une sélection, une vraie, un écrémage, un programme basé sur la qualité intrinsèque des productions, plutôt que sur les noms associés ou le buzz ? Et si Venise avait simplement fait son travail et l’avait bien fait ? Et si effectivement le documentaire de Gianfranco Rosi consacré à la voie rapide contournant Rome était plus intéressant que le dernier Egoyan ? Et si ce film grec écrasait tel autre film hollywoodien ? A Venise cette année, il y aura forcément de la découverte, et des surprises, bonnes ou mauvaises. Ce n’est pas un festival multiplex, accumulant les premières pour le simple plaisir de se goinfrer, mais une cohérence artistique, d’autant plus affirmée qu’elle résulte d’un assèchement (moins de films que pendant les années Müller, pour une sélection plus ramassée… même s’il reste possible de rétorquer que ce moins est la conséquence d’un désaveu – moins de bons films proposés à la Mostra – et non un choix).

 

6ème hypothèse : « Oh zut alors, encore un Haneke et un Von Trier ! Ras-le-bol. On veut de la nouveauté ! Des inconnus ! Du film kosovar à la place ? Ah oui, mais non, pas quand même du trop inconnu… Y aurait pas un inconnu, mais avec Di Caprio dedans ? »

SACRO GRA de Gianfranco RosiLes festivaliers passés par le Festival de Locarno ont loué ce dernier pour son audace, alors prenons-les au mot. Quand la cité suisse s’aventure en terre inconnue, elle est formidable, mais quand Venise essaie de faire pareil (dans la mesure du possible, la pression financière n’étant pas la même), on s’en détourne ? Il faudrait savoir ce que nous voulons. Quand Cannes la joue panthéon du cinéma, le festivalier fait la fine bouche et réclame de l’innovation, mais quand Venise esquive les poids lourds pour des titres plus discrets, on s’empresse d’affirmer qu’elle est en perte de vitesse… La Mostra a plus de mal à trouver son équilibre que ses équivalents français et allemands. Cannes peut s’autoriser une Sélection Officielle « crème de la crème », puisque la Quinzaine et la Semaine ont les reins suffisamment solides pour attirer le plus confidentiel, atypique, iconoclaste, etc. Berlin peut se permettre de ne retenir en compétition que des titres balourds, à quelques exceptions, puisque son Forum et son Panorama se chargent du défrichage (et des reprises de Sundance) avec bonheur. La Sélection Officielle de Venise est très seule. Venice Days et la Semaine Internationale de la Critique, c’est du désastre, ou au mieux de l’insignifiance, pour 8 films sur 10. Ici plus qu’ailleurs, les bas sont très bas. Il n’y a donc que la compétition pour à la fois servir de vitrine attractive et de plateau artistique complet ; une véritable gageure. L’année dernière était celle des gros calibres (surtout côté américain, toujours celui avec lequel la presse fait ses choux gras). L’édition 2013 sera moins clinquante, pas tendance pour un sou – elle est même légèrement suspecte au regard des derniers films de certains à ce jour (Frears, Gilliam) – mais elle peut receler de beaux retours de flammes.

 

7ème hypothèse : Tout le monde s’en fiche de Venise.

Le Festival de Cannes est le premier événement médiatique culturel mondial, il ne sert à rien de comparer Venise à ce mastodonte. Il n’en demeure pas moins que la Mostra semble avoir un problème de diversité avec la presse. Marco Müller a très bien su entretenir un tropisme asiatique de bon aloi, non seulement fûté artistiquement (Wang Bing, People Mountain People Sea ont fait l’objet de projections-surprises : il fallait voir les spectateurs quitter la salle quand ils comprenaient à quoi ils avaient affaire), mais également opportuniste. Detective Dee, par exemple, c’est Tsui Hark, mais aussi des hordes de journalistes venues de Chine ou de Hong-Kong. L’Asie fait beaucoup, mais ne fait pas tout. Côté américain, il n’y a que les journalistes acharnés ou les habitués pour continuer à couvrir la Mostra, alors que Toronto est à portée de main, à leur faire de belles œillades, pour moins cher et avec plus de succès en perspective (on a beau dire, un papier sur Looper ou Cloud Atlas, ça fait quand même plus de lecteurs qu’une critique du dernier Tsai Ming-Liang). Il ne reste donc que les Européens (à part le Maghreb, l’Afrique n’est toujours pas correctement représentée médiatiquement parlant), au sens le plus large du terme – Russie comprise – à faire le déplacement. Et côté français ? Il faut avouer que quand vous voulez interviewer un compatriote sur le Lido, et que son attachée de presse préfère que vous fassiez cela à Paris, c’est agaçant (ça marche aussi avec les étrangers faisant ensuite un crochet promotionnel par la capitale française)… Cannes est un festival international qui s’adresse à tout le monde ; Berlin est un festival essentiellement européen qui s’adresse à tout le monde ; et Venise est un festival international qui s’adresse aux européens. Des européens qui n’y trouvent pas l’ébullition qu’ils trouvent ailleurs, car sur le Lido, il n’y a simplement pas la place de faire le buzz autour d’autres choses que les films. Pas de soirée ultra VIP de lancement du dernier Daft Punk, pas de réunions entre nababs des studios, pas de défilés ininterrompus de mannequins ou de stars du football simplement là pour être vus. Et mine de rien, dans la presse généraliste, les films, ce sont ceux dont on parle le moins. 

 

La 70ème Mostra se déroule du 28 août au 7 septembre 2013.