PIETA de Kim Ki-Duk

Une histoire de rédemption, qui est aussi celle de son auteur, Kim Ki-Duk. Après son autoportrait Arirang primé à Cannes en 2011, Pieta lui permet d’aborder sa convalescence les deux pieds dans la fiction. Un voyage brutal et envoûtant qui lui vaut le Lion d’Or 2012.

Voilà un cinéaste capable de se renouveler, de se remettre en question. La rupture dans son œuvre ne s’explique pas par une simple lassitude, ou par un désir de cassure artistique. Chez lui, c’est un changement profond et violent. Suite au grave accident d’une actrice sur le tournage de Dream, Kim Ki-Duk quitte les plateaux. Il s’isole, peint beaucoup mais ne tourne plus… si ce n’est Arirang, étrange journal de bord de sa dépression et Prix Un Certain Regard à Cannes en 2011. Au terme de cette pause de près de trois ans – marquante de la part d’un homme qui avait réalisé 15 films en 12 ans – Kim Ki-Duk enchaîne de nouveau les réalisations : Arirang et Amen en 2011, puis Pieta présenté en compétition à la Mostra cette année. Certaines obsessions du premier pan de sa carrière ont survécu et réapparaissent ça et là au cours de Pieta (corps et âmes violentées, sacrifice et rédemption). Son style, en revanche, a changé. Comme dans Arirang, le montage cut régit le rythme de la narration, et les images sont aussi rêches que celles de Samaria ou Locataires étaient léchées.

Dans Pieta, un voyou qui a pour habitude de mutiler ses semblables afin de voler une partie de leur assurance, se met à changer au contact d’une femme qui dit être sa mère. La rédemption du pire des salauds, déjà en acte dans Bad Guy (2001), l’un de ses films les plus forts, passe ici par des voies plus crasseuses encore, et plus sinueuses. Par le passé, dans Adresse inconnue (2001), The Coast Guard (2002), Locataires (2004) ou Samaria (2004), Kim Ki-Duk donnait déjà l’opportunité à plusieurs personnages cruels de trouver le salut. Seulement, dans Pieta, si le protagoniste parvient à redonner sens à sa vie, il n’en reprend pas le contrôle. Pas de conclusion lumineuse ici, Kim Ki-Duk n’invite pas le beau temps pour effacer les maux passés comme dans Printemps, été… (2003), pas plus qu’un ange gardien échappé de Locataires. De quoi repenser à une autre conclusion, celle de The Coast Guard, durant laquelle les délimitations d’un terrain de volley représentaient les frontières nord et sud-coréennes : oui, la partie est désormais perdue.

Pieta annonce la résurrection de Kim Ki-Duk, mais elle se révèle douloureuse et son issue, incertaine. Le film s’ouvre sur une image, possiblement symbolique au sein du récit mais qu’il le devient assurément au regard de l’existence tourmentée de son auteur : le personnage central place une chaîne autour de son cou et se fait hisser vers le haut. Ce pendu qui l’obsède au point d’être l’image matricielle de son nouveau film, c’est Lee Na-Young, l’actrice qui manqua de peu la mort par strangulation sur le tournage de Dream. Kim Ki-Duk avait dû défaire le nœud, geste qu’il reconduit ici avec le héros de Pieta : il coupe la scène avant l’irréparable, et son histoire de rédemption peut ainsi débuter. Kim Ki-Duk s’en est sorti, mais il reste convalescent. Pieta se reçoit comme une bonne nouvelle : pas besoin d’attendre qu’il ait pleinement remonté la pente pour s’intéresser de nouveau à son cinéma.

PIETA, Corée du sud, 2012, un film de Kim Ki-Duk, avec Lee Jeong-Jin et Cho Min-Soo. Durée : 104 min. Sortie en France : le 10 avril 2013.