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Le cinéma est têtu, et rétif aux adaptations trop terre à terre d’œuvres abstraites. Comme Claire Denis avec la pièce de théâtre à l’origine du Cri des gardes, François Ozon se casse les dents sur le roman L’étranger d’Albert Camus, dont il tire un film d’une grande fadeur. La boussole créative d’Ozon semble avoir été de se caler dans les pas de son personnage, qui « ne ment pas » au sens le plus absolu – il ne dit que ce qu’il pense, ne parle que lorsqu’il a quelque chose à dire, et agit pareillement de manière minimaliste. La traduction en mise en scène de cela par le cinéaste consiste à faire un film tout en surface, sans profondeur. Mais cette platitude et cette littéralité n’expriment pas tant l’absence au monde du personnage, qu’elles rendent inerte l’ensemble du monde filmé.
En n’adoptant pas un point de vue subjectif (comme Las corrientes à propos de son héroïne pareillement coupée de ses semblables émotionnellement), mais en restant à la troisième personne, observatrice froide des faits et des affects, la mise en scène reproduit l’indifférence de son héros sans la penser ni la ressentir – et ainsi ne nous donne rien à penser ni à ressentir. Un constat renforcé par la décision d’encalminer l’histoire dans le temps de son écriture, celui de l’Algérie française d’il y a presque un siècle, par tout un ensemble de choix esthétiques dont le plus évident est le noir et blanc chic et toc, qui ressemble plus à un argument pour communiqué de presse qu’à l’aboutissement d’une réflexion créative. Pendant un temps, L’étranger semble prendre à bras le corps un sujet qui lui tend les bras, celui de la violence physique omniprésente et repoussante de cet ancien monde, où le colon blanc de sexe masculin abuse de son statut pour exercer à coups de poings et de pieds sa domination sur les femmes, les racisés, les animaux ; mais il laisse cette idée en plan dès lors qu’elle a abouti à sa manifestation extrême, le meurtre qui sert de pivot au récit.

Un autre argument pour communiqué de presse (contradictoire du précédent, en faisant mine d’aller vers le présent et non le passé) est le développement par le film des personnages secondaires des femmes et des arabes, qui n’étaient que des ombres dans le roman. Au-delà du fait que ce statut se justifiait, au vu de la psyché du narrateur du roman et de son (non-)rapport à ses semblables, ce pseudo-développement reste bien rachitique et fait plus peine à voir qu’autre chose ; tous ces personnages restent des pions sans autonomie, qui n’existent qu’en lien avec le héros (le pire est atteint avec sa fiancée, simple potiche souriante qui réclame dans chacune de ses scènes sa présence, son amour, son corps) et ne se meuvent qu’en réaction à ce qu’il fait. Une entreprise narrative presque aussi passéiste que l’atmosphère de violence exhibée dans la première moitié du film.
L’ETRANGER (France, 2025), un film de François Ozon, avec Benjamin Voisin, Pierre Lottin, Rebecca Marder, Denis Lavant. Durée : 120 minutes. Sortie en France le 29 octobre 2025.
Le 73è Festival international du film de San Sebastian se déroule du 19 au 27 septembre 2025.