Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… le cinéma d’auteur chinois en 2020

Recensés, listés, critiqués : pour la 5ème année consécutive sur Accreds, retrouvez tous les films d’auteur chinois de l’année, mois par mois

Barème de notation : de ⚠ à 🇨🇳🇨🇳🇨🇳🇨🇳

JANVIER

le 1er
SÉJOUR DANS LES MONTS FUCHUN de Gu Xiaogang

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Sortie en salles en France
Précédemment présenté au festival de Cannes, section Semaine de la critique (Cannes, France)

Un premier film, une main de maître, celle de Gu Xiaogang. Le jeune cinéaste propose une histoire de famille aux nombreuses ramifications, et dont chacune des branches semble autonome, animée par sa propre force vitale, se cachant ou s’étirant au travers des flancs forestiers des monts Fuchun. Mais désormais s’y érigent aussi des grues, marques d’une mutation du paysage traditionnel, ce dont Gu Xiaogang fait état en filigrane, comme un prolongement discret des tableaux animés de l’artiste Yang Yongliang.

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du 24 janvier au 4 février
3ème édition du FESTIVAL ALLERS-RETOURS – Cinéma d’auteur chinois

Musée national des arts plastiques Guimet et au cinéma Studio des Ursulines (Paris, France)

Le festival en est à sa troisième édition, et après avoir élargi le nombre de salles l’an passé, il étend sa durée de vie cette fois-ci. Pour qui aime le cinéma d’auteur chinois contemporain, c’est un rendez-vous immanquable. Plutôt que de se contenter du best of des sorties salles, de projeter une fois de plus les Diao Yinan, Jia Zhang-ke et autres Bi Gan salués ces derniers mois, l’ambition est toujours de défricher, et plus finement chaque année, semble-t-il.

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Films évoqués : Balloon de Pema Tseden, Mosaic Portrait de Zhai Yixiang, What Do You Know About The Water And The Moon de Luo Jian, Together Apart de Qu Youjia, Breathless Animals de Lei Lei et Present.Perfect de Shengze Zhu.

le 27
WISDOM TOOTH de Liang Ming

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Présenté à IFFR, section Bright Future (Rotterdam, Pays-Bas)

Avec ce premier film en tant que réalisateur et scénariste, Liang Ming (découvert comme acteur dans Shadow Days de Zhao Dayong en 2014) semble avoir beaucoup de choses à raconter. S’il ne tombe pas dans l’écueil de l’excès, on pourrait lui reprocher de ne pas conclure de façon limpide chacune des sous-intrigues. Il y est question de corruption, de meurtre, de lutte des classes ; et de ce point de vue, depuis une autre frontière avec la Corée du nord, ici celle du Liaoning, qui rappelle déjà Burning de Lee Chang-Dong, on note une volonté proche de jouer sur le décalage tangible entre le logement modeste de l’héroïne Gu Xi et celui plus bourgeois d’une personne qu’elle rencontre, l’enivrante Qingchang. Il est aussi question de la pollution de la mer dont proviennent les poissons que revend le frère de Gu Xi, et de la relation presque ambiguë, du moins de point de vue de la jeune femme, qu’elle entretient avec lui. C’est sans doute cet aspect du récit qui sera traité le plus ostensiblement. Et ce n’est pas un mal, car c’est le plus sensible, le plus touchant aussi. S’il reste dans l’ensemble assez évasif dans son approche de ses sujets variés, Liang Ming n’en cherche pas moins à donner du cœur donc, mais aussi du corps à son récit. On ressent le besoin de sa part de conduire sa narration de façon parfois symbolique, certes, mais les outils qu’il manie pour cela sont bien concrets. On les voit, les sent, les ressent : c’est cette dernière dent de sagesse que Gu Xi va bientôt perdre, ou ses règles vécues comme ses premières, et ces deux images bientôt assemblées quand elle croque dans une pomme qui se charge de sang – image presque jumelle d’ailleurs de scènes récentes d’Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan et de La femme des steppes, le flic et l’œuf de Wang Quan’an – et l’on en déduit la marque ici d’une maturité contrariée, drame intime de notre protagoniste. Liang Ming précise encore ce qu’il à raconter grâce aux lieux visités, déserts ou chargés, parfois de fumée, autant qu’en filmant des poissons, qu’en filmant de la neige, partout, sur tout et surtout. Wisdom Tooth est un film que l’on suit moins que l’on ressent, mais que l’on ressent intensément.

le 29
THE CLOUD IN HER ROOM de Zheng Lu Xinyuan

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Présenté à IFFR, section Bright Future (Tiger Award 2020) (Rotterdam, Pays-Bas)

Voilà qui est fâcheux : Zheng Lu Xinyuan a réalisé un premier film très personnel, et somme toute singulier, mais l’on ne peut s’empêcher malgré cela d’énumérer les références qui viennent à l’esprit pendant qu’on le regarde. L’inconvenance reste relative puisque les références s’avèrent flatteuses. C’est notamment le cas d’un des premiers plans : à bord d’un bus qui roule sous le tonnerre, par une nuit noire que les éclairs tempèrent, on pense à l’ouverture de Post Tenebras Lux (Carlos Reygadas, 2012). Plus tard, dans une grotte, sur les parois qu’une lampe-torche éclaire, apparaît un ciel étoilé, réminiscence d’Oncle Boonmee (Apichatpong Weerasethakul, 2010). Une autre fois, la jeune cinéaste inverse les valeurs de ses images, et les étincelles d’un soudage sur un chantier ressemblent alors à s’y méprendre à l’envol des noiraudes de Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988) – ce plan est une splendeur, on aimerait qu’il dure encore et encore, mais elle a déjà quelque chose d’autre tête. Au tour de la caméra elle-même de se renverser maintenant, la ligne de flottaison avec, des femmes immergées dans l’eau semblent voler, c’est beau et familier, cet effet, on l’a déjà vu et aimé chez Werner Herzog, et notamment dans The Wild Blue Yonder (2005), où lui aussi incitait simplement à basculer le regard porté sur notre monde pour croire l’espace d’un instant que l’on en découvrait un autre. Mais le plus fort, c’est que toutes ces propositions de The Cloud in her Room ne sont pas vaines. Entre ces moments de grâce, entre ses possibles clins d’œil même, pour peu qu’on souhaiterait les réduire à cela, la cinéaste raconte-t-elle quelque chose ? Non seulement, oui, elle évoque la peine de Muzi, une jeune femme qui doit dire précipitamment adieu à sa jeunesse parce que ses parents divorcent, alors que leur appartement d’antan se vide, mais au-delà de cela, il y a la façon de le dire. Souvent, elle l’exprime tangiblement, par des échanges, alternant entre sa mère et son père, aussi avec son copain du moment et celui d’avant, autre écho du changement, mais parfois, la mise en scène parle pour elle, ce sont les instants cités plus haut, ces images saisissantes qui travaillent les notions conjuguées d’entre-deux et de négatif – c’est la nuit, mais c’est le jour, c’est un monde, et son contraire – parce que la jeune femme navigue entre deux existences, entre un passé et un présent personnel, mais aussi entre ces deux temporalités à l’échelle de la ville qui l’a vue grandir : « A chaque fois que je reviens, tout semble plus différent encore qu’avant » dit-elle en regardant l’horizon alors qu’en négatif le film se referme bientôt sur des images de destruction de quartiers. Zheng Lu Xinyuan parle de la Chine actuelle, mais rappelle aussi que ce constat lui-même dit quelque chose de celles et ceux qui la peuplent : une ville mutante n’est pas futuriste pour autant, elle se charge au contraire de leur irrépressible nostalgie.

FEVRIER

le 19
JINPA, un conte tibétain de Pema Tseden

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Sortie en salles en France
Précédemment présenté à la Mostra en 2018 (Venise, Italie)

Deuxième film de Pema Tseden à sortir en salles après Tharlo en 2018 – très beau succès avec plus de 10 000 entrées sur 6 copies – Jinpa y est donc aussi venu bien qu’un peu tardivement puisque son film suivant, Balloon, a déjà été présenté en festivals (voir le compte-rendu d’Allers-Retours 2020 plus haut). Sans savoir si le cinéaste a véritablement amorcé un tournant avec ce dernier film en date, il faut reconnaître que les deux se ressemblent peu car si Jinpa et Balloon s’amusent l’un et l’autre avec les frontières du réel, le premier est aussi succinct et linéaire que le second est complexe et alambiqué. Sans dénigrer Balloon pour autant, Jinpa s’apprécie notamment pour cette raison, pour sa simplicité : qu’il est plaisant, de temps en temps, de découvrir un film que l’on peut retracer de tête du début à la fin, dont on se souvient de chaque séquence, l’une à la suite de l’autre. On y suit un homme qui en prend un autre en stop, ce dernier confie vouloir tuer l’assassin de son père qu’il vient de retrouver. Il serait donc possible de continuer mais tout dévoiler ici-même n’aurait, convenons-en, pas grand intérêt. Évoquons seulement une séquence-clé, située vers la fin, un flashback, mais néanmoins nœud de l’intrigue : moment qui unit le destin des deux hommes et moment où la présence du producteur Wong Kar-wai déborde et se fait limpide : filmage en noir et blanc, magnifique, bel technique de filage, typique, un moment précieux et hors du temps. Au point de prendre un peu le pas sur le reste, du reste charmant.

MARS

AVRIL

le 19
VISIT de Jia Zhang-ke
(court-métrage)
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Diffusé via le Festival international du film de Thessalonique (Grèce) (en ligne)

Le film est visible ci-dessous. Sa durée est de 4 minutes.


Visit débute comme une comédie, utilisant les lieux communs de la crise sanitaire de 2020, s’amusant des gestes barrières, avec une poignée de mains impossible ou le bouton poussoir légèrement trop sonore d’une bouteille de gel Purell. Pas très subtil donc, même si Jia a le mérite d’être le premier ou presque à capter et conserver tout cela au sein d’une fiction professionnelle. Celle-ci décrit un simple rendez-vous du cinéaste dans ses bureaux avec un collaborateur. Au cours de leur entretien, l’invité s’excuse et se rend aux toilettes, où il se lave les mains puis observe un pot de fleurs, lesquelles se détachent alors du reste de l’image puisqu’en couleurs alors que tout était jusqu’alors filmé en noir et blanc. Là encore, en soi, ce n’est pas si renversant. Que ce soit chez Castle, Coppola, Von Trier, Spielberg et bien d’autres, l’irruption d’une forme de couleurs tranchant avec les niveaux de gris, on connaît déjà. Toutefois, l’exécution est admirable, se chargeant d’émotion et d’un souvenir de cinéma à la fois lointain et familier. A la seconde précise où les fleurs apparaissent, où la couleur s’invite, les accompagne une musique, signée Yoshihiro Hanno, composée à l’origine pour Au-delà des montagnes (Jia Zhang-ke, 2015). On songe aux mélodies de Joe Hisaishi pour les films de Takeshi Kitano, qui n’est autre que l’un des producteurs de Jia via Office Kitano (Kitano lui-même a quitté en 2018 la société qu’il avait fondée). Et du cinéaste japonais, à cet instant, on pense à son chef d’œuvre Hana-bi (1997), et en particulier à une séquence mémorable dans laquelle le personnage joué par le regretté Ren Osugi passe devant un fleuriste et trouve subitement une nouvelle vocation. La manière dont Kitano dans ce film et Jia aujourd’hui mettent en scène la rupture d’un monde à l’autre, d’une vie à une autre, à travers le motif de la fleur, le soulignant par une musique caressante et délicate, est semblable, et également belle. C’est une rupture avec le défilement cinématographique, qu’il s’agisse chez Jia d’un changement de colorisation de l’image ou chez Kitano du passage d’un medium à un autre (du cinéma à la peinture, s’affichant plein cadre), marquant symboliquement pour le premier celle de nos existences depuis l’apparition du COVID-19. Au plan suivant, dans lequel Jia Zhang-ke observe l’extérieur depuis la fenêtre de son bureau, la rupture se dédouble : il y a de nouveau de la couleur à l’écran mais aussi une bande noire qui le barre en son milieu. Quelques minutes plus tôt, les deux hommes évoquaient l’impossibilité du moment d’effectuer des repérages et cette bande, comme une bande de cinéma mal placée, semble seconder le discours d’une difficulté à retrouver le cinéma. Les deux hommes le réactivent néanmoins avec une dernière scène où ils prennent le thé en regardant un film, ou bien des rushes, les images d’un concert ou d’un autre type de rassemblement, celles d’une foule compacte et mouvante en tout cas. C’est une vision du « monde d’avant » dira-t-on. Jia Zhang-ke a une idée géniale, une idée bouleversante, il ajoute alors à cette vision le son de vagues qui se cassent sur le rivage. Elles n’appartiennent pas au film-dans-le-film, elles appartiennent bien à Visit, elles sont à notre attention. Le pays que l’on surnommait encore récemment  « people mountain people sea », que l’on pourrait traduire par « un océan de monde », expression parfois moqueuse – et qui a donné son titre à un grand film de Cai Shanjun en 2011 – ne correspond plus ces derniers temps à cette curieuse image finale, échappée d’un passé proche. L’appellation s’emplit d’une nostalgie nouvelle. A cette heure, sans doute Jia et son collègue aimeraient-ils retrouver cette mer d’hommes, dense et qui danse.

le 25
OUTCRY & WHISPER de Wen Hai, Jingyan Zeng et Trish McAdam

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Présenté à Visions du Réel (Nyon, Suisse) (Edition en ligne)

Coréalisé et produit par Zeng Jinyan, Outcry & Whisper est un portrait de cette activiste chinoise, mais pas seulement. Tant mieux, on ne reprochera donc que modérément le nombrilisme de la démarche artistique. Il s’agit plutôt pour elle d’un moyen de partir de son cas pour faire état d’un activisme social protéiforme à travers le pays, mêlant des portraits et témoignages disparates bien qu’éthiquement liés : ceux de figures contestataires persécutées par le gouvernement, d’artistes engagé·e·s (deux archives chocs de performances de body art), de documentaristes (l’une présente un film sur le camp de Jiabiangou) ou encore et peut-être surtout de femmes ouvrières. S’intercalent entre ces passages de beaux interludes animés, s’inspirant eux aussi du monde ouvrier, avec des visions d’usines ou de logements ; et l’une des saynètes incruste entre des barres d’immeubles anxiogènes une silhouette qui se jette dans le vide, illustration d’un drame réel évoqué par ailleurs dans le documentaire et réminiscence d’une scène marquante filmée en 2012 par Jia Zhang-ke, le suicide d’un jeune homme aliéné par le travail à la fin de A Touch of Sin. Les artistes filmées protestent de façon ostentatoire, et certaines ouvrières aussi, mais d’autres non. Au fil des interventions, on déduit néanmoins que celles dont ce n’était pas le cas le font désormais du simple fait qu’elles participent à ce documentaire, fondamentalement courageux ; et c’est aussi cela qui connecte toutes ces femmes, toutes activistes à leur manière même si le mode d’expression diffère, et ceci donne au titre du film sa valeur, premier témoin de l’éventail de la révolte et de l’insoumission, des cris aux chuchotements. Malgré cela, tout reste abstrait, et c’est ce qui est le plus déroutant dans cette proposition : les actes et les propos des activistes demeurent pour la plupart évasifs, sans doute sciemment, et corrélativement les intimidations comme les arrestations de la part des autorités le sont aussi. Cela dit forcément quelque chose sur les difficultés à s’exprimer des oppressés ou sur les techniques insidieuses des oppresseurs, mais c’est au détriment de l’investissement émotionnel accompli par le film.

le 25
NA China de Marie Voignier

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Présenté à Visions du Réel (Nyon, Suisse) (Edition en ligne)

De Marie Voignier, on se souvient particulièrement d’un documentaire sur la Corée du nord intitulé Tourisme international (2014), une œuvre quasi-expérimental sur le silence, travaillant de fait la notion d’indicible. NA China est plus classique dans sa forme, retraçant sur à peine plus d’une heure le quotidien de femmes ayant quitté le Cameroun ou le Rwanda, les États-Unis pour une autre, pour se lancer dans le business d’import-export de vêtements à Guangzhou, plus exactement dans le quartier de Xiaobei, affectueusement surnommé « chocolate city » par les Chinois… De racisme, il en est question même si ce n’est pas central ici, Voignier s’intéressant plus aux négociations et tractations financières, à la manutention aussi et notamment lors d’une dernière séquence hypnotisante comme un ballet moderne. Lorsque l’une des business women évoque les larmes aux yeux son arrivée en Chine, son « exotisme » aux yeux des locaux, rapport un temps amusant pour elle aussi puis forcément lassant selon ses dires, jusqu’à ne plus oser quitter son logement, ensuite son courage pour achever ses études et sa réussite à Guangzhou, c’est presque un film au cœur du film qui se dessine, l’insert d’un « prequel » durant quelques minutes, et il faut le reconnaître le passage parlé le plus engageant de l’ensemble. La belle fin du film mentionnée plus haut l’indiquait donc déjà à demi-mot, et notre affection passée pour le muet Tourisme international aussi, Marie Voignier est sans doute plus à l’aise encore avec le silence qu’avec les mots.

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