JEUNESSE (PRINTEMPS) : la sitcom des larbins du capital

Wang Bing a posé sa caméra pendant plus de cinq ans dans l’une des innombrables et anonymes salles des machines de la société de consommation : la ville de Zhili, constituée de dizaines de milliers de micro-ateliers de confection textile. Si le décor a beaucoup en commun avec les univers carcéraux et propices à la folie qui occupent la plupart de ses films, les individus qui occupent eux-mêmes ce décor apportent le nerf de leur jeunesse distinguée par Wang dans le titre : l’énergie, l’assurance, les amours et les coups de sang.

Les conditions d’existence de ces travailleurs, migrants au sein de leur pays et qui rentrent chez eux à intervalles plus ou moins réguliers, ne sont pas au même niveau que les privations de liberté et mauvais traitements dont nous sommes témoins dans les – nombreuses – œuvres les plus dures de Wang Bing (A la folie, Le fossé, Ta’ang…). Il suffit toutefois d’un petit nombre de scènes de Jeunesse (Printemps) pour émettre un verdict qui ne sera jamais pris en défaut : ils et elles mènent bel et bien une existence de prisonniers. Tous les détails visuels et concrets que l’on capte dans les plans filmés par le cinéaste vont en ce sens. Le béton à perte de vue, les poubelles déversées à même la rue depuis les étages, les portes métalliques menaçantes d’aspect et muettes quant à ce qu’elles recèlent – un lieu de travail, ou de repos ; impossible de le savoir depuis l’extérieur. Ces locaux en enfilade jusqu’à la ligne d’horizon, empilés sur plusieurs étages, reliés par des couloirs et des escaliers uniformément gris, ne rappelleront que trop nettement à celles et ceux qui l’ont vu l’architecture de l’asile fermé d’A la folie. Nul besoin de dire que le rapprochement est glaçant : les jeunes gens sains de corps et d’esprit qui viennent monnayer leur force de travail sont aussi mal traités que les « inutiles » que l’on préfère oublier plutôt que soigner.

Ces forçats des nouveaux temps modernes qui ressemblent désespérément aux anciens, remontant à Chaplin et aux Thénardier, gardent autant que possible le dessus sur leur vie éreintante par la grâce de leur vitalité et de leur insouciance

L’indigence des conditions de vie (des dortoirs où l’on s’entasse comme dans des cellules de prison) est l’antithèse tragique du trop-plein de tout qu’il leur faut subir dans les ateliers : bruit assourdissant des machines, piles immenses de tissus, remontrances des patrons cyniques qui laissent leurs employés en quasi autogestion et n’ont que faire de leur sécurité, tâches sans fin à accomplir dans des pièces aussi exiguës que privées de lumière extérieure, à vous rendre claustrophobe en un temps record. Ces forçats des nouveaux temps modernes qui ressemblent désespérément aux anciens, remontant à Chaplin et aux Thénardier, doivent de plus perdre un temps infini à arracher le moindre yuan à leurs chefs qui rechignent – le prix de la pièce se négocie et se renégocie sans cesse, de manière sensiblement identique dans chaque atelier, dans une répétition à la fois cauchemardesque et ubuesque.

La jeunesse filmée par Wang Bing – en indiquant leurs âges à l’écran, il rappelle que la majorité d’entre eux n’ont même pas atteint la vingtaine – garde le dessus sur leur vie éreintante par la grâce de leur vitalité et de leur insouciance. Ils et elles surfent au devant de la vague, et recommencent même lorsqu’elle se casse sur leur dos. Cela apporte la différence essentielle entre ce film et Argent amer, avec lequel il partage beaucoup : la personnalité de ses protagonistes, couplée au découpage produit par le déplacement du cinéaste d’atelier en atelier, engendre le surgissement de saynètes romantiques, tragiques ou même comiques qui font naître au sein de chaque chapitre autant d’épisodes d’une sitcom. On peut même leur donner des noms à la manière de ceux de Friends : celui qui s’est retrouvé pris dans une bagarre, celui qui a repris le bus, celui dont la copine travaille au cybercafé… Même si tous ne sont pas joyeux, loin de là (celle qui se fait avorter, entre autres), cela plante au cœur de l’inhumaine machine à broyer par le travail quelques graines séditieuses d’herbes folles vivaces.

JEUNESSE (PRINTEMPS) (Chine-France, 2023), un film de Wang Bing. Durée : 212 minutes. Sortie en France le 3 janvier 2024.