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Magalie, de son nom de scène Magaloche, est devenue riche et célèbre grâce à ses vidéos postées sur Internet, où elle tire profit de son absence de ressenti de toute douleur (maladie répondant à l’acronyme ICD, insensibilité congénitale à la douleur) pour se mettre en scène dans un Jackass puissance mille : passer la main sous une machine à coudre, prendre une douche à l’eau bouillante, etc. A partir de ce point de départ, Quentin Dupieux brode un récit ténu, comme à son habitude, mais surtout il développe, en collaboration avec Adèle Exarchopoulos, un personnage extraordinaire, tout à la fois dérangeant, repoussant, fascinant – et attachant.
Adèle Exarchopoulos avait déjà fait deux passages devant la caméra de Quentin Dupieux, un très court et très bête dans Fumer fait tousser et l’autre un peu plus consistant, et bien plus présent physiquement, dans Mandibules. Magalie est une extrapolation sur un long-métrage entier de ces deux petits rôles, en les poussant beaucoup plus loin, sans filet et sans filtre, dans la violence, l’absurde, et l’humour borderline venant du corps en plus de la voix – ce qui la rapproche également d’une précédente création comique fabuleuse de la comédienne, Soraya dans les séries La Flamme et Le Flambeau. Pour incarner Magalie comme Soraya, Adèle Exarchopoulos fait d’une anomalie physique au potentiel plutôt dramatique le combustible d’un lance-flammes humoristique, dont elle garde la puissance de feu dévastatrice sous contrôle sans la brider. Inévitablement, Magalie / Exarchopoulos éclipse tous ses partenaires de jeu (Sandrine Kiberlain, Jérôme Commandeur, Karim Leklou) qui, quand bien même ils ne déméritent absolument pas, n’ont aucune chance d’exister – une réalité que seul le dernier des trois a embrassée, en partant lui-même dans un surjeu sans limites et fascinant.
La performance comique démente de la comédienne rappelle les grandes heures de la comédie américaine bête et méchante des années 1990-2000, qui ne retenait ni ses coups ni ses abus : celle des frères Farrelly, de Jim Carrey, de Ben Stiller, de Will Ferrell (liste non exhaustive des chefs d’œuvre de cette période bénie : Dumb and Dumber, Mary à tout prix, Anchorman, Tonnerre sous les tropiques, Frangins malgré eux…) ; celle de Jackass aussi. Cette dernière franchise, et son acteur-créateur Johnny Knoxville, sont justement l’influence assumée de Quentin Dupieux pour L’accident de piano – et d’une manière plus générale pour plusieurs éléments constitutifs de son œuvre, le mélange de farce et de brutalité, le ton froid et distant, la fabrication do it yourself. Magalie est la personnification de l’hommage rendu par Dupieux à Knoxville, ce qui pousse le cinéaste à l’apprécier, et aimer l’accompagner, comme on l’a rarement (jamais ?) vu faire.

Cette affection, qui n’édulcore en aucun cas la malveillance et la cruauté du personnages (au contraire, les deux vont de pair), porte le film, dont la mise en scène et la narration sont bien plus tenues et inspirées que la moyenne de sa production. C’est de ce point de vue le meilleur de son auteur depuis Le daim (dont la dernière partie du film se rapproche d’ailleurs un peu trop), ce qui lui permet de tenir joliment son équilibre casse-gueule entre l’hommage sincère à Jackass d’une part, et la critique – de daron – de l’abêtissement des masses – surtout jeunes –, à l’ère du déluge des contenus courts en ligne et de l’oubli de qui est Steven Spielberg. C’est autrement plus inspiré que ne l’étaient ses ruminations sur l’IA dans Le deuxième acte ; et le même constat qualitatif vaut pour le rire. L’accident de piano vient en effet rappeler à quel point on s’amuse, quand Dupieux accorde son ton à la bêtise et l’autodestruction de ses personnages tout en sachant rester inspiré dans les gags. Toutes les insultes, toutes les vidéos (à commencer par la première, merveilleuse) de Magalie sont géniales sur le papier – avant d’être ensuite sublimées par Adèle Exarchopoulos.
L’ACCIDENT DE PIANO (France, 2025), un film de Quentin Dupieux, avec Adèle Exarchopoulos, Sandrine Kiberlain, Jérôme Commandeur, Karim Leklou. Durée : 88 minutes. Sortie en France le 2 juillet 2025.