ÉTAT LIMITE : l’humain contre la machine économique

De retour à l’ACID deux ans après Ghost song, Nicolas Peduzzi n’aurait pu faire un plus grand écart entre ses deux documentaires – du Texas à la région parisienne, du rap aux urgences psychiatriques. Sur une thématique en apparence similaire, Etat limite est le négatif du dernier Ours d’or Sur l’Adamant : là où le film de Nicolas Philibert nous embarque à bord d’un lieu apaisé, ordonné, aux côtés de patients à la situation stable ou s’améliorant, celui de Nicolas Peduzzi est une plongée en apnée dans le tourbillon de cas graves, amenés à l’hôpital par la police ou à la suite d’une tentative de suicide, que doit traiter Jamal Abdel Kader, seul psychiatre titulaire du lieu.

Bien réelle, cette solitude du protagoniste tire le film vers la fable édifiante en constituant une double allégorie – d’un système de santé au point de rupture, et d’une société en demande critique de soins ne pouvant plus lui être prodigués en raison de choix iniques. Jamal, qui assume la portée « plus politique, plus sociale » de la psychiatrie par rapport aux autres spécialités médicales, est un merveilleux personnage pour Peduzzi, de par sa capacité exceptionnelle à réfléchir sur son métier et son cadre d’exercice, et à formuler de manière limpide et pertinente ses pensées. De la sorte, ses paroles autant que ses actes deviennent des preuves appuyant sa thèse, celle d’une incompatibilité de plus en plus forte, à la limite de la cassure, entre les conditions (« non nocives », comme les nomme Jamal) d’existence nécessaires au bien-être des humains, et les contraintes déshumanisantes imposées par le système néolibéral qui régit nos vies.

« Ils n’en ont rien à faire que les patients meurent, et même que vous vous mouriez »

Cette course à l’efficacité excessive et abusive – que le psychiatre fait démarrer dans notre rassemblement en communautés urbaines, « facteur de risques psychiatriques » – s’oppose en tout point à notre besoin de rapports « d’humain à humain », qui « nous obligent » les un.e.s envers les autres sur des bases sincères, égalitaires, désintéressées. Au lieu de quoi les mécanismes économiques à l’œuvre – partout, même si l’hôpital public en est une manifestation extrême – nous réduisent tou.te.s autant que nous sommes à des cases prédéfinies et des fonctions standardisées, ce qui nous rend interchangeables et de fait consommables, jetables. Comme le lui dit crûment le psychiatre que Jamal consulte lui-même : « ils n’en ont rien à faire que les patients meurent, et même que vous vous mouriez ». Alors, où est la limite ? Quelles sont les solutions ? Dans une fiction mélodramatique, certainement une démission voire un suicide ou un craquage. Dans le documentaire qu’est État limite, la fin d’une trop longue journée de travail, et une trop courte respiration avant la suivante.

ÉTAT LIMITE (France, 2023), un film de Nicolas Peduzzi, avec Jamal Abdel Kader. Durée : 102 minutes. Sortie en France indéterminée.