MY FATHER’S SON : bien mais… pas assez long, my son

My Father’s Son est à la fois une exploration du passé familial douloureux d’un jeune homme et une vision de l’avenir, du sien mais peut-être aussi du nôtre puisque situé dans un futur proche, à la technologie omniprésente (soit son virage certes final, mais dévoilé par toutes les communications autour du film jusqu’à présent..). Pour faire simple, figurez-vous un épisode de Black Mirror réalisé par Jia Zhangke, vous ne devriez pas tomber trop loin de ce à quoi ressemble My Father’s Son.

My Father’s Son est le second long-métrage de Qiu Sheng mais son premier à sortir en France. Son précédent, l’éblouissant Suburban Birds avait pourtant bien été acheté par un distributeur hexagonal en 2018, seulement le gouvernement chinois en avait bloqué in extremis l’exploitation (le film fut au moins visible ensuite via un DVD américain en 2020). S’il fallait hasarder une explication quant au blocage du film, pourquoi ne pas imaginer les autorités tiquer sur ses visions inquiétantes d’une ville à l’abandon, un « gâchis » semblable à Ordos, la cité fantôme que filmait Zhao Liang dans Behemoth (2015), ici inhabitée et inhabitable en raison d’un affaissement global des sols1. Au cours du film, cherchant une explication à l’inquiétante inclinaison des nombreux buildings de la ville, le protagoniste finissait par découvrir une fuite d’eau souterraine, que l’on imaginait alors démesurée.

Dans le premier tiers de My Father’s Son, une belle scène fait écho à ce précédent film du cinéaste. Là encore, il s’agit d’une balade sous la ville, à nouveau celle du personnage principal, ici en quête d’une « rivière souterraine ». Au terme de ce passage, le jeune Qiao s’arrête sous un filet d’eau perlant, et laisse les gouttes inonder calmement son visage. À ce stade du récit, le jeune homme est en souffrance, recherchant toute forme d’apaisement : une fuite bienvenue pour celui qui s’est enfui… parti en courant de la cérémonie funéraire en hommage à son père, Qiao s’était senti incapable de prendre la parole pour prononcer l’éloge funèbre. Pendant sa fugue, son trouble croît encore lorsque la maîtresse du défunt vient à sa rencontre : cette étonnante confidente, cette mère de substitution le comprenant mieux que la sienne à cet instant de sa vie, lui apprend alors que son père s’est en réalité suicidé, avalé par l’eau du fleuve Qiantang.

L’importance donnée au sein du récit à l’un des ponts qui enjambent cet imposant cours d’eau, celui sous lequel ont navigué ses grands-parents lors de leur arrivée dans le Zhejiang, avant de construire sur la berge leur première demeure, échafaudent une passerelle supplémentaire vers Suburban Birds, puisque Qiu Sheng s’y attardait déjà avec émotion sur une autre vision d’un pont ; tout aussi central mais alors symbolique de la fin d’un voyage et de celle d’une amitié pour le groupe d’enfants au cœur du flashback irriguant le récit premier. Le pont est visible lors de la première partie de My Fathers’ Son, lorsque Qiao emprunte la rivière souterraine et nage jusqu’à lui. Mais le discours qui l’accompagne, celui du récit familial, résonne dans la seconde part du film, celle que Qiu Sheng consacre expressément aux souvenirs d’enfance de Qiao auprès de son père, boxeur ayant la mauvaise habitude de ne pas seulement asséner des coups sur le ring.

Puis, quand Qiu Sheng change à nouveau d’époque, c’est pour nous propulser dans le futur, rappelant en cela la structure (et certaines images) d’Au-delà des montagnes de Jia Zhangke (2015). Et qu’importe que la potentielle surprise ait été éventée par les festivals, vendeur international, distributeur, bande-annonce, etc., le point de bascule reste surprenant, puisqu’au-delà des bouleversements formels et narratifs que ladite bascule peut charrier, il est également intéressant de constater ce que cette percée temporelle induit par soustraction : l’obsession première manifeste de Qiu Sheng, cette eau qui paraît s’infiltrer dans tous les interstices des plans de ces films, ne sont pas seulement les résurgences de souvenirs personnels du cinéaste, tel qu’il l’aura déjà confié, mais aussi celles de son personnage ; en cela, la première partie du film ne serait donc plus tant narré au présent qu’au passé, chargeant désormais les deux-tiers de My father’s Son de la tristesse mais aussi de la distanciation possible d’un homme sur le point de devenir père et, de fait, capable de dire adieu au sien, et plus encore à l’image du sien, qu’il refaçonne virtuellement lors d’un « affrontement » esthétiquement et sentimentalement peu commun.

Les brèches ouvertes par Qiu Sheng dans cet ultime mouvement sont intéressantes, et son exploration à cet égard presque trop superficielle parce que trop succincte. On aurait aimé que s’y déverse un flot supplémentaire de considérations technologiques et philosophiques, mais le cinéaste referme précocement les vannes. Dommage que le film ne soit pas « plus long, my son », aurait-on envie de lui souffler en convoquant le film-fleuve de Wang Xiaoshuai.

MY FATHER’S SON, de Qiu Sheng (Chine, France, 2025), avec Chia-yen Ko, Anke Sun, Song Yang, Durée : 100 minutes. Sortie en France le 23 juillet 2025.

  1. Tel que Xiaobe le rapporte avec à-propos via un thread sur Bluesky en amont de la sortie de My Father’s Son, Qiu Sheng n’a pas hésité à partager les premières coupes et autres ajustements nécessaires pour que Suburban Birds soit « green-dragon-lighté » au départ. ↩︎

Hendy Bicaise
Hendy Bicaise

Cogère Accreds.fr - écris pour Études, Trois Couleurs, Pop Corn magazine, Slate - supporte Sainté - idolâtre Shyamalan

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