DRIVE MY CAR, ou : comment faire le deuil d’un film que l’on aurait aimé aimer

…Ce film traitant lui-même d’êtres autrefois aimés et que l’on aimerait encore aimer. Chouchou de la critique au sein de la compétition cannoise, et œuvre d’un chouchou personnel (Asako, sa précédente venue à Cannes, m’avait bouleversé), Drive my car m’a pourtant laissé de marbre. Et ce n’est pas faute de m’être débattu contre ce détachement tout au long de ses trois heures.

De même qu’il avait développé sur plus de cinq heures les parcours croisés de quatre amies dans Happy Hour / Senses (le titre sous lequel il a été exploité en France), le film qui l’a fait connaître en dehors du Japon, Ryusuke Hamaguchi étire ici sur trois heures une nouvelle de quarante pages de Haruki Murakami. Il en fait une aventure chorale ayant pour but l’acceptation d’un deuil personnel, pour l’ensemble d’une troupe (tou.te.s ne pleurent pas nécessairement la même personne, mais tou.te.s doivent désormais vivre avec le manque d’un être cher mort trop tôt et dans des circonstances traumatisantes) réunie dans le cadre d’une mise en scène de la pièce Oncle Vania de Tchekov. La ville où se monte la pièce est Hiroshima, lieu symbolique par excellence de la difficile aspiration à la paix après le passage de la mort, même si – coquetterie ? – Hamaguchi prend soin de ne rien montrer des sites mémoriels de la ville, y compris lorsque l’on passe à proximité (et qu’un personnage le fait savoir).

Le possible problème principal causant l’écart qui n’a jamais pu être résorbé entre le film et moi : une forme d’indétermination permanente entre des pôles contraires, voire contradictoires

C’est peut-être là un exemple subsidiaire du problème principal causant l’écart qui n’a jamais pu être résorbé entre le film et moi : une forme d’indétermination permanente entre des pôles contraires, voire contradictoires – la subtilité et l’évidence, la petite forme et la grande, le recours à la délicatesse et le passage en force. Autres manifestations de cela :

Tout en s’affichant choral, le film a un protagoniste central clairement établi (Yusuke, qui est d’ailleurs le metteur en scène de la pièce, les autres travaillant au service de sa vision sans grande marge de manœuvre), laissant les autres personnages coincés dans un entre-deux entre un statut de pièce majeure (ils et elles se voient accorder le temps de développer leurs traumas individuels) et de rôle secondaire (leurs deuils servent en définitive au programme du scénario, à la progression du héros vers sa propre résolution).

Le travail des comédien.ne.s à partir du texte de Tchekov est tantôt traité comme un sujet à part entière (avec une belle idée, celle de forcer Yusuke à pousser à l’extrême son principe de faire jouer ses pièces par des acteurs et actrices de différentes langues, lorsque se présente à l’audition une muette, s’exprimant en langue des signes – elle est d’ailleurs de loin le personnage le plus captivant du film, tout en étant trop cantonnée dans ses marges) ; et tantôt comme un simple accessoire du scénario, le choix d’Oncle Vania servant de toute évidence – le film le met lui-même en exergue à plusieurs reprises – à faire écho aux tourments intimes du héros.

Le récit considère que plus de deux heures sont nécessaires pour accompagner l’apaisement de l’affliction de Yusuke suite à la mort de son épouse ; alors qu’un autre deuil, celui de la fille du couple morte toute jeune plusieurs années auparavant, est à peine évoqué sans qu’il soit jugé utile de s’y attarder. Drive my car oscille sans cesse entre le trop et le trop peu (pour reprendre le thème de notre compte-rendu de Brive) de développement, de même que dans le traitement des caractères et des affects humains il tangue entre une grande finesse dans la révélation des non-dits et actes manqués, et d’autres moments bien trop fortement soulignés, appuyés. Et, finalement, entre la profonde cérébralité de sa construction et une quête d’émotions brutes.

DRIVE MY CAR (Japon, 2021), un film de Ryusuke Hamaguchi, avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima. Durée : 179 minutes. Sortie en France le 18 août 2021.

P.S. : Plus prosaïquement, Hamaguchi utilise trois heures durant deux motifs qui ont tendance à me sortir des films : les monologues de personnages racontant des histoires de leur passé, et les extraits de répétitions de théâtre. Ça n’a assurément pas aidé.