TRE PIANI : l’immeuble sans vie

Trois étages d’un immeuble de Rome, quatre foyers diversement composés en âge et en nombre, et une quasi infinité de malheurs : deux frères fâchés à vie, une jeune mère isolée qui craint de devenir folle, un fils qui frappe son père, etc. Cette litanie de drames imposants devrait servir de carburant à un récit ample, déchirant, possiblement vertigineux. Elle joue au contraire le rôle de cache-misère, remplissant artificiellement le film d’une matière que Moretti semble incapable – pour diverses raisons – de fabriquer autrement.

Après une séquence d’ouverture prometteuse, qui noue dans un geste fluide toutes les familles et tous les enjeux à venir autour d’un accident de voiture au pied de l’immeuble, quelque chose cloche rapidement dans Tre piani. C’est la forme qui s’effrite en premier, avec de plus en plus de plans et de scènes tristement sans vie, amorphes. Puis le récit suit la même pente inquiétante : les lancements de microfictions s’enchaînent, mais ne sont pas les départs de feux attendus. Leur intensité reste embryonnaire, inversement proportionnelle à leur puissance intrinsèque. La faute aux mauvais choix en cascade de Moretti, qui sont toujours à contretemps et rendent certaines histoires trop appuyées (la paranoïa du père à propos des abus sexuels qu’aurait pu subir sa fille), d’autres trop frêles (l’isolement de la jeune qui la fait glisser vers la folie), et d’autres encore prises au mauvais moment (le couple de juges dont l’un des deux décède).

On est face à un film fatigué, recroquevillé (et qui l’admet lui-même, dans une réplique en forme de confession étrange : « le monde ne se limite pas à cet immeuble ! »), absent à lui-même

Ces drames terribles devraient renverser des montagnes et provoquer le vertige – d’autant plus que le scénario s’étend sur une décennie entière, avec des ellipses déclenchant des bouleversements majeurs au sein des foyers (les adultes décèdent, les enfants deviennent adultes). Mais Moretti ne fait que les frôler, et son film reste à l’état de légère brise que l’on sent à peine. Cela vient aussi du fait qu’il est dénué de toute trace d’humour, ou autre touche du quotidien qui nous ferait croire aux personnages au-delà de leur statut de victimes du destin. Le constat est globalement sans appel : il n’y a presque pas de vie dans Tre piani. On est face à un film fatigué, recroquevillé (et qui l’admet lui-même, dans une réplique en forme de confession étrange : « le monde ne se limite pas à cet immeuble ! »), absent à lui-même – à bout de souffle. On dirait que Moretti cherche par tous les moyens à forcer l’existence d’un film (c’est ainsi la première fois qu’il adapte un roman au lieu de signer un scénario original), qu’il n’a plus l’énergie, la flamme de faire advenir. Tous les protagonistes finissent par quitter l’immeuble (dont certains selon un mouvement qui tente gauchement de faire revivre l’esprit du final de La chambre du fils). Pour eux la vie (re)commence, mais pour nous le film est fini malheureusement.

TRE PIANI (Italie, 2021), un film de et avec Nanni Moretti, avec aussi Margherita Buy, Alba Rohrwacher, Riccardo Scamarcio. Durée : 179 minutes. Sortie en France le 18 août 2021.