On vous a choisi les films à voir chaque jour à CANNES 2015. De rien

En mettant de côté son tour de chauffe du premier jour (avec la présentation du seul film d’ouverture, La tête haute) et son dernier jour réservé aux reprises et aux délibérations du jury de la Compétition, Cannes 2015, c’est dix jours, donc dix films à ne pas manquer selon nous : quatre en Compétition, trois au Certain Regard, et un respectivement à la Quinzaine des Réalisateurs, à la Semaine de la Critique et à l’ACID, que l’on vous présente jour après jour, avec leur heure et leur lieu de projection. Laissez-vous porter, ayez confiance, et n’oubliez pas de rester ouverts aux surprises qui pourraient survenir par ailleurs.

 

JEUDI 14 MAI à 11h30 au Grand Théâtre Lumière – Compétition

TALE OF TALES de Matteo Garrone

Des trois italiens en compétition pour la Palme, Matteo Garrone est le moins attendu. Peut-être parce qu’il reste le moins exposé (Gomorra ne le révèle au grand public qu’en 2008, douze ans après ses débuts), le moins considéré aussi (malgré son Grand Prix du Jury, le mérite de Gomorra a tendance à être attribué à Roberto Saviano, l’auteur du livre à l’origine du film), le moins estimé par la critique (l’accueil globalement frais réservé à Reality en 2012 contraste avec son Grand Prix du Jury). Beaucoup de « moins », mais deux belles récompenses en deux sélections en compétition : ce serait donc une erreur de ne pas mettre Tale of tales en bonne place parmi les attentes cannoises, même si sa présentation le premier jour risque de jouer en sa défaveur et de le reléguer prématurément au rang de lointain souvenir. Inspiré du Pentamerone du poète Basile, ce Conte des contes compte trois segments dont chacun a une belle tête d’affiche, Salma Hayek, Vincent Cassel, et Toby Jones. Un film à l’image de ce que sera la Compétition cannoise : internationale mais avec l’Anglais pour Esperanto.

 

VENDREDI 15 MAI à 22h30 au Grand Théâtre Lumière – Compétition

THE LOBSTER de Yorgos Lanthimos

C’est peu de dire qu’Accréds aime Yorgos Lanthimos. Pendant la cérémonie du palmarès de Venise en 2011, alors que la salle de presse sifflait Alps pour son Prix du scénario, nous nous réjouissions, à peine déçus de ne pas voir le film figurer encore plus haut dans la hiérarchie des prix. Depuis, nous avons suivi le film et son réalisateur au Festival de Bordeaux en 2013 à l’occasion d’un focus sur le cinéma grec actuel (où était projeté Canine, qui valu à Lanthimos le Prix Un Certain Regard en 2009), et tenté de le soutenir autant que possible lors de sa sortie dans les salles françaises – enfin ! – en mars 2013. En 2013, Lanthimos était passé à autre chose, au scénario de The Lobster coécrit avec son complice Efthymis Filippou, déjà récompensé à l’état de projet au Festival de Rotterdam. C’est là-bas que son pitch étonnant a défrisé la profession : dans un futur proche, les célibataires ont 45 jours après leur arrestation pour trouver leur âme-sœur, ou bien ils sont transformés en l’animal de leur choix et lâchés dans les bois. Le chef de file de la weird wave, « l’étrange vague » grecque, a réuni sur cette base un casting international et anglophone inédit pour lui, avec Colin Farrell, Rachel Weisz et Ben Wishaw, la française Léa Seydoux et deux de ses actrices de prédilection, Angeliki Papoulia et Ariane Labed.

 

SAMEDI 16 MAI à 8h30 à l’Espace Miramar – Semaine de la Critique

PAULINA de Santiago Mitre

Le réalisateur argentin Santiago Mitre porte un poids conséquent sur ses épaules : sa Paulina est le seul long-métrage en compétition à la Semaine de la Critique à ne pas être un premier film (Les anarchistes d’Elie Wajeman, autre non-débutant, est en séance spéciale). Le premier film de Mitre, c’était El estudiante, qui lui avait valu beaucoup de louanges – méritées – et dont Paulina reprend le même thème, l’enseignement. Mais l’étudiant laisse cette fois la place au professeur, carrière dans laquelle se lance le personnage de Paulina en abandonnant celle d’avocate qu’elle avait entamée. À en croire le synopsis de ce nouveau film, il semblerait donc que la froideur cynique et égoïste de la quête du pouvoir à tout prix, sujet de El estudiante, laisse également la place à son contraire – l’engagement politique et la défense des convictions morales guidant les actes de Paulina. Il ne nous reste qu’à attendre de voir si Mitre parvient à traiter avec le même talent les deux faces d’une même pièce.

 

DIMANCHE 17 MAI à 14h en salle Debussy – Un Certain Regard

VERS L’AUTRE RIVE de Kiyoshi Kurosawa

Pourquoi est-ce une bonne nouvelle de retrouver Kiyoshi Kurosawa au Certain Regard plutôt qu’en Compétition ? Parce que la seule fois où il fut en lice pour la Palme, c’était avec son film cannois le plus faible, Jellyfish (Bright future). Cure et Tokyo Sonata, tous deux couverts d’éloges, étaient en Debussy plutôt que dans le Grand Théâtre Lumière ; une taille de salle qui porte chance au cinéaste japonais. Vers l’autre rive sent le dépouillement : un homme, une femme, sauf que le premier est mort en mer trois ans auparavant et que la deuxième se demande d’abord pourquoi son fantôme a mis tant de temps à la rejoindre. Du fantastique, de l’intime et un scénario adapté d’un auteur déjà plébiscité par ce grand cinéaste délicat qu’était Shinji Somai (The friends en 1994) : sur le papier, rien ne devrait empêcher Kurosawa de faire l’événement.

 

LUNDI 18 MAI à 14h en salle du Soixantième – Compétition

CAROL de Todd Haynes

Todd Haynes est un cinéaste rare. Carol est seulement son sixième long-métrage de fiction pour le cinéma en vingt-cinq ans de carrière, et il nous arrive huit ans après I’m not there (il y a eu la mini-série Mildred Pierce pour HBO entretemps). Il avait déjà fallu attendre cinq ans entre Loin du paradis et I’m not there, et ces deux films étaient allés à Venise ; la dernière – et seule – venue de Haynes à Cannes remonte donc à 1998 avec Velvet Goldmine, déjà en Compétition. Pour Carol, le réalisateur ne déroge pas à sa règle de tourner des films d’époque : les années 1950 sont de nouveau à son programme, pour coller à la période à laquelle se déroule le roman de 1952 dont le film est l’adaptation. Le premier titre du livre était alors The price of salt, et le nom de son auteur, Claire Morgan, un pseudonyme derrière lequel se cachait Patricia Highsmith. Laquelle venait tout juste d’accéder à la notoriété, avec l’adaptation à l’écran de son premier roman L’inconnu du Nord-Express par un certain Alfred Hitchcock, et ne se sentait pas d’assumer publiquement face aux mœurs rigides de l’époque ce récit d’une romance lesbienne inspiré de sa vie personnelle. Dans le rôle-titre de Carol, la femme mariée malheureuse, Cate Blanchett retrouve Haynes après avoir été une de ses incarnations de Bob Dylan dans I’m not there. Face à elle, Rooney Mara joue la jeune Therese, dont le coup de foudre pour Carol va déclencher les événements dramatiques faisant voler en éclats leurs vies calibrées à toutes les deux. Si le film est ne serait-ce qu’à la hauteur de tous ces différents éléments qui le constituent, il se trouvera en bonne place au sein des candidats de la Compétition.

 

MARDI 19 MAI à 15h30 en salle Bazin – Un Certain Regard

CEMETERY OF SPLENDOUR d’Apichatpong Weerasethakul

Avec les Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin, le Cemetery of splendour d’Apichatpong Weerasethakul fut l’autre sujet du feuilleton pré-Cannes consistant à savoir quelles sélections allaient finalement accueillir les nouvelles œuvres de ces cinéastes habitués de la Compétition. Pour Desplechin c’est la Quinzaine des Réalisateurs, et pour Weerasethakul le Certain Regard, où il n’était pas revenu depuis 2002 et Blissfully yours (qui avait alors remporté le Prix de cette sélection). Depuis, Tropical malady en 2004 et Oncle Boonmee en 2010 avaient eu les honneurs de la Compétition, et ses récompenses, dont la plus prestigieuse pour le second nommé. On sait que Weerasethakul n’est pas obnubilé par la Compétition, comme l’avait prouvé le discret passage de Mekong hotel en séance spéciale il y a trois ans. Mais tout de même, le voir rétrogradé de la sorte, en compagnie d’autres cinéastes portés sur l’expérimentation (Gaspar Noé, Naomi Kawase), provoque un pincement au cœur tout en faisant craindre une Compétition sans trop de vagues. Sinon, il y a des dinosaures sur la – superbe – affiche, et le court synopsis évoque des rêves étranges et des fantômes. On a hâte d’y être, quelle que soit la salle.

 

MERCREDI 20 MAI à 17h15 au Théâtre Croisette – Quinzaine des Réalisateurs

LES MILLE ET UNE NUITS, VOLUME 3 : L’ENCHANTÉ de Miguel Gomes (Volume 1 le samedi 16 mai, Volume 2 le lundi 18 mai)

Le triptyque monumental de Miguel Gomes a trouvé comme port d’attache sur la Croisette la Quinzaine des Réalisateurs, où le réalisateur portugais avait présenté une autre de ses créations inclassables, Ce cher mois d’août, en 2008 avant de rencontrer le succès que l’on sait à Berlin avec son génial Tabou. Une fois n’est pas coutume, sa nouvelle œuvre n’est pas en deux mais en trois parties, présentées indépendamment les unes des autres, occupant trois projections distinctes de la sélection. L’inquiet, Le désolé et L’enchanté – espoir d’un dénouement optimiste ? – forment un ensemble qui, sur le papier en tout cas, a tout de l’aboutissement du travail accompli par Gomes jusqu’ici. Par sa durée (6h30 au total), et plus encore par sa promesse de mener à leur paroxysme les deux mamelles essentielles de son cinéma : l’auscultation précise de l’histoire et de la géographie de son pays, qui traverse depuis ces dernières années une crise économique et sociale aux proportions malheureusement historiques, face à laquelle Gomes ne pouvait détourner son regard ; et l’attrait pour les personnages qui (se) racontent des histoires romanesques au possible – Shéhérazade, ici convoquée, étant leur mère à tous.

 

JEUDI 21 MAI à 11h en salle Debussy – Un Certain Regard

LE TRÉSOR de Corneliu Porumboiu

On ne sait pas encore si Cannes 2015 sera l’édition de la féerie, mais les contes y sont bien à l’honneur. Dans Le trésor, un père de famille habitué à lire des contes à son fils croit un peu trop à une histoire de butin enterré dans un jardin, et se prend pour un héros… Enfant prodigue de la Croisette, passé par la Cinéfondation avant de remporter la Caméra d’Or pour 12h08 à l’Est de Bucarest et le Prix du Jury du Certain Regard avec Policier, adjectif, Corneliu Porumboiu ne figure toujours pas en Compétition, mais reste un cinéaste attractif. Encore plus à nos yeux qui avons loué les qualités de Métabolisme et Match retour, ses deux films les plus récents.

 

VENDREDI 22 MAI à 20h aux Arcades – ACID

COSMODRAMA de Phillipe Fernandez

En clôture d’une sélection de l’ACID tout à fait alléchante (avec entre autres The grief of others de Patrick Wang, auteur du très beau In the family), on trouve un autre deuxième film, du français Phillipe Fernandez. Cosmodrama raconte les questionnements des sept membres de l’équipage d’un vaisseau spatial, se réveillant amnésiques de leur cryogénisation. Ils ne savent plus ni où ils sont, ni d’où ils viennent, ni le but de leur mission. Peut-être leur vaisseau a-t-il un lien avec la fusée construite par les deux garçons de Léger tremblement du paysage, le premier long-métrage de Fernandez ? En tout cas, Bernard Blancan est à nouveau de la partie. Et la S-F française aura été fièrement mise en avant par l’ACID, avec la projection quelques jours plus tôt de Gaz de France de Benoit Forgeard.

 

SAMEDI 23 MAI à 16h30 en Salle du Soixantième – Compétition

VALLEY OF LOVE de Guillaume Nicloux

La bande-annonce (voir ci-dessous) évoque un Twentynine Palms pour retraités, où les héros jeunes et gourmands de sexe de Bruno Dumont auraient laissé la place à un couple mature et sage. L’histoire promet bien plus, puisqu’Isabelle Huppert et Gérard Depardieu jouent vaguement leurs propres rôles, ceux de deux acteurs autrefois ensemble, réunis dans la Vallée de la mort à cause d’une lettre écrite par leur fils. Vu ce que Guillaume Nicloux a été capable de faire s’agissant de travailler sur la frontière entre fiction et réalité, avec L’enlèvement de Michel Houellebecq, on n’est pas forcément surpris de l’ajout de dernière minute de Valley of Love en Compétition. Si ses deux interprètes, immenses, compensent la modestie apparente du sujet et promettent une belle montée des marches, on espère surtout que le soleil et le désert feront du bien au cinéma de Nicloux et l’aideront à franchir un palier.

 

Le 68ème Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2015.