Guillaume Nicloux a bien fait d’enlever Michel Houellebecq

Michel Houellebecq joue son propre rôle dans un épisode fantasmé de sa vie, écrit et mis en scène par Guillaume Nicloux. L’agacement vis-à-vis d’un écrivain qui ne brille pas par son capital sympathie guette, le narcissisme aussi, mais Nicloux s’arme d’un humour à toute épreuve qui sauve, à lui seul, le film.

 

En 2011, Michel Houellebecq publie La carte et le territoire. Il doit d’ailleurs partir en tournée aux Pays-Bas et en Belgique pour promouvoir le livre. Mais là, truc ballot : il oublie. Et se paye une escapade en Espagne, pour se reposer un peu. En France, la rumeur d’un enlèvement enfle : enlèvement ? Accident ? Trois ans plus tard, l’écrivain se prête au jeu de la fantasmagorie. Il n’était pas en Espagne : il était dans le Loir-et-Cher. Chez des gens qui ne font pas de manières.

Michel Houellebecq, enlevé et enfumé

On redoute quand même un peu, au début, que le réalisateur en fasse, des manières. La première réplique pèse sans doute un peu lourd, sonne les trompettes du portrait d’iconoclaste : « Mais des fois, tu n’as pas envie de tout casser, toi ? ». Aussitôt après, grain numérique de l’image, hyperréalisme, on a l’impression d’être à table avec Houellebecq, dont on ne se souvenait pas qu’il ressemblait autant à Sim : la conversation embraie sur ses goûts en matière de décoration intérieure. On redoute, furtivement, le long film narcissique, le film de star fucker, de fan boy, qui imiterait le style Houellebecq pour faire le portrait fantasmé, et élogieux, du même. N’en fait-il pas un peu trop, à tenir sa cigarette entre l’annulaire et l’auriculaire ? N’exagère-t-il pas son détachement vis-à-vis de cette caméra de documentaire placée à sa table ?

Le film démarre peu à peu, très lentement. Avance – lors d’une séquence étrange où un body-builder soulève des haltères en récitant des vers (on dirait du Lautréamont, même si ce n’en est pas : « je suis fils du tigre », etc.) – puis cale – lors de la scène d’introduction d’un autre des futurs ravisseurs de l’écrivain, sorte de gros bonhomme sorti d’une planche de Reiser, s’exprimant le plus mal possible pour signifier son côté fruste, avant de se lancer dans une analyse un chouïa trop écrite de la monographie de Lovecraft par Houellebecq. Et lorsque l’enlèvement a lieu, le film quitte le bitume, et décolle pour de bon, grâce à une seule chose : l’humour de Nicloux, que celui-ci n’avait pas vraiment mis en valeur avec son dernier film, La Religieuse (à l’exception des quelques scènes d’Isabelle Huppert en freestyle).

Cet article a d’ailleurs failli commencer par un lapsus : « l’enterrement de Michel Houellebecq ». Il y avait de l’idée. Le projet du film est peut-être là.

La distance et l’autodérision étaient les conditions sine qua non au succès d’un projet pareil. Grâce à elles, Houellebecq cesse d’être cette espèce de Bukowski dévitalisé pour se transformer en personnage de fiction entre le Plume de Michaux (il ne s’étonne de rien, cherche à peine à comprendre ce qu’on lui veut) et le Snoopy de Schulz (il a l’air trop dépité de tout pour se plaindre vraiment). Bon, on se marre de bon cœur, Houellebecq cesse d’être écrivain et vire à la simple représentation de l’intellectuel mal en point en goguette hors de son territoire. Petit à petit, la barrière homme éduqué/brave gars s’estompe, révèle son artificialité, et tandis que Houellebecq prend des leçons de free fight et de dressage canin, les body-builders révèlent les mêmes névroses que lui, et déploient une connaissance encyclopédique de leurs muscles.

Lorsqu’apparaît une prostituée, offerte pour son anniversaire à l’écrivain, le retour dans l’univers obsédé de ce dernier n’est même pas la première chose qui frappe : on est chez Nicloux, on ne regarde plus que lui, que les deux jolies menottes aux poignets de Houellebecq, signes de sa culpabilité, qui s’invitent dans le cadre après l’exhumation d’une tristesse enfouie chez la jeune femme. Cet article a d’ailleurs failli commencer par un lapsus : « l’enterrement de Michel Houellebecq ». Il y avait de l’idée. Le projet du film est peut-être là. Enlever Houellebecq, le retirer des vivants. Le meilleur, c’est que tout le monde y trouve son compte.

 

L’ENLEVEMENT DE MICHEL HOUELLEBECQ (France, 2014), un film de Guillaume Nicloux, avec Michel Houellebecq, Mathieu Nicourt, Maxime Lefrançois, Françoise Lebrun. Durée : 92 minutes. Sortie prévue prochainement en France.