PIERRE, FEUILLE, PISTOLET : le Styx à contre-courant

La guerre provoquée sur le territoire ukrainien par la Russie au début de l’année dernière a depuis jeté sur les routes des millions de civils. Un grand nombre d’entre eux cherche à trouver refuge dans un des pays frontaliers, en premier lieu la Pologne, dont le cinéaste Maciek Hamela est originaire. Ce dernier a dès lors transformé son van en un radeau de fortune, à bord duquel il multiplie les allers-retours pour faire traverser au plus possible de naufragés la frontière entre les deux pays. Pierre, feuille, pistolet est le poignant journal de bord de ces voyages, du monde des morts vers celui des vivants.

Le « huis clos automobile » est un genre spécifique, principalement établi en Iran – Ten de Abbas Kiarostami, Taxi Téhéran de Jafar Panahi, ou encore Imagine de Ali Behrad montré l’an passé à la Semaine de la Critique. In the rearview le transporte sur la ligne de front qui déchire actuellement l’Europe de l’Est, tout en conservant l’idée qui rend si précieux le film de Jafar Panahi en particulier : le rôle dual de conducteur / metteur en scène tenu par le cinéaste, qui se retrouve bien plus impliqué que de coutume dans le récit, tout en restant à une place distincte – géographiquement explicitée par la position à l’avant ou à l’arrière du véhicule – des autres passagers, de tous âges et constituant souvent des familles entières. Ceux-ci, ou plutôt celles-ci puisqu’il s’agit majoritairement de femmes, traversent fugacement le film comme la vie de Hamela ; leurs trajectoires restent fondamentalement différentes même si elles se croisent le temps du trajet en commun, entre le moment où Hamela les récupère (qui est dans la plupart des cas une séparation, avec ceux qui restent sur place, pour les réfugiés en devenir) et celui où il les dépose – qui s’accompagne dans le meilleur des cas de retrouvailles avec des proches déjà partis.

A travers les vitres on ne voit que la guerre, dans une temporalité décalée – soit sa préparation, soit les stigmates qu’elle laisse dans son sillage

En dehors de ces étapes, l’intégralité de In the rearview se déroule dans l’habitacle du van. La guerre est à la fois mise à distance, et omniprésente, avec pour seule variation dans le tableau les conditions climatiques (nuit, jour, pluie…). A travers les vitres on ne voit qu’elle, dans une temporalité décalée – soit sa préparation (les trains et les camions qui transportent des tanks), soit les stigmates qu’elle laisse dans son sillage. Les checkpoints, les champs de mines, et surtout les effets des bombardements, routes défoncées, voitures éventrées, ponts impossibles à traverser… Ces images qui emplissent soudain le champ de vision ont des proportions telles qu’elles semblent écraser visuellement le véhicule et les corps et visages de ses occupants, qui paraissent soudain si frêles.

Ce qui les écrase également, donnant au titre du film son double sens, est bien entendu le souvenir indélébile de ce qu’ils ont enduré (la torture, les viols, les menaces, les personnes disparues, les villages occupés) et de tout ce qu’ils ont dû abandonner (maisons, affaires, animaux, proches vivants ou morts) avant de fuir. Le van de Hamela devient pour eux un confessionnal, un lieu de libération de la parole. Le réalisateur préserve l’humanité et la dignité de ses passagers et de son film, par son montage et ses cadrages qui font la part belle à des plans serrés le plus souvent silencieux sur les visages, comme autant de respirations qui rendent la narration soutenable tout en restant déchirante. Il est difficile de ne pas craquer devant Sofia, cinq ans, le visage fermé, déjà trop consciente de tout (la guerre, la mort, l’importance du papier avec toutes ses informations qu’elle transporte sur elle), et qui finit tout de même par se lier d’amitié avec une autre fille plus petite – qui se réfugie dans le mutisme – transportée dans le même convoi. Elles comme les adultes, qui tou.te.s se fixent des objectifs pour l’avenir, ont vécu des choses horribles mais veulent juste continuer à vivre. Et Maciek Hamela apporte sa petite pierre à cet édifice en les extrayant du monde des morts pour les ramener dans celui des vivants, tel Charon cinéaste faisant traverser le Styx à contre-courant.

PIERRE, FEUILLE, PISTOLET (Pologne, 2023), un film de Maciek Hamela. Durée : 85 minutes. Sortie en France le 8 novembre 2023.