PIERRE, FEUILLE, PISTOLET : « La caméra est devenue le moyen d’expression dont les réfugiés étaient privés »

Rencontre avec le réalisateur du poignant documentaire Pierre, feuille, pistolet (présenté à l’ACID), le cinéaste polonais Maciek Hamela, pour évoquer le tournage de son premier film mais surtout la guerre en Ukraine, de la même manière que le cinéma restait une préoccupation secondaire au cours des évacuations de civils qu’il a menées à bien des mois durant.

Comment vous êtes-vous lancé dans cette opération de sauvetage ? En vous mettant en contact avec des réseaux déjà existants ?

Non, il n’y avait pas du tout de réseaux, rien n’avait été mis en place. Je pense que personne ne croyait vraiment que cette guerre allait éclater. Lorsque j’ai téléphoné à mes amis en Ukraine le lendemain du début de l’invasion, ils me disaient tous d’arrêter de paniquer, que ce n’était pas possible que ça se produise. Ça a vraiment été une grosse surprise pour tout le monde. Moi j’ai immédiatement commencé à lever des fonds pour l’Ukraine, j’avais vraiment peur que le pays s’effondre complètement pendant ces premiers jours. En regardant la carte [de la progression des troupes russes], on ne donnait pas cher de leur peau. J’avais déjà passé du temps en Ukraine pendant la révolution du Maidan, puis à nouveau dans le Dombass en 2015, et j’avais vu alors l’état abominable de l’armée ukrainienne, quasiment inexistante. Mais bien des choses ont changé entretemps, et l’Ukraine est parvenue à résister. Le troisième jour du conflit, j’ai acheté mon premier van afin d’aller à la frontière aider les gens qui se trouvaient coincés là-bas. J’ai commencé par les accueillir dans mon appartement, puis dans la maison de mon père, et dans d’autres refuges trouvés chez des amis. On a mis en place ce réseau, qui était en réalité un parmi des milliers de réseaux qui se sont formés de manière complètement spontanée et bénévole. La société polonaise a réellement été secouée par cet événement. Pour ma part j’ai stoppé un tournage en cours sur une autre frontière, entre la Pologne et la Biélorussie, mais sans idée préétablie de film en complément des sauvetages. J’utilisais simplement mon permis de conduire pour faire le chauffeur. Je recevais énormément de demandes, beaucoup de gens faisaient appel à moi. Alors j’ai emprunté un autre van, j’en ai acheté deux autres, j’organisais d’autres évacuations en plus de celles que je réalisais moi-même.

Comment l’idée de filmer en plus de conduire est-elle intervenue ?

Le tournage a commencé au bout de trois semaines environ, fin mars. J’ai fait appel à un ami chef-opérateur comme moi, qui est venu m’aider à conduire le van la nuit. On n’était pas du tout sûrs que le projet de faire un film était viable, que la présence de la caméra n’allait pas briser l’intimité des conversations qui prenaient place dans la voiture. On était bien conscients que peut-être ça n’allait pas fonctionner, et dans tous les cas il n’était pas question que le film passe en premier, il restait quoi qu’il en soit secondaire par rapport aux évacuations. Par exemple, on ne sortait de la voiture pour filmer que lors des adieux et des retrouvailles ; il n’était pas question de faire des arrêts uniquement pour filmer les paysages de destruction que l’on traversait. Les quelques plans fixes que l’on peut voir vers la fin du film ont été tournés lors de jours où des transports prévus ne se sont pas faits. L’objectif du film était de rester concentré sur les histoires humaines qui sont racontées dans cette voiture.

Qu’en pensaient les passagers ?

J’avertissais à chaque fois en amont les personnes que je récupérais de la présence de la caméra dans le véhicule, pour qu’elles ne soient pas surprises en me rencontrant. Par contre, on ne leur demandait l’autorisation d’utiliser les images qu’à la fin du voyage. Ainsi, ils ne se sentaient jamais piégés dans une situation où ils auraient pu craindre de ne pas être pris s’ils ne signaient pas. C’était très important de fonctionner de la sorte. J’ai été très surpris car la majorité des gens ressentaient une urgence à partager leur vécu, et la conscience que cela constituait un témoignage important à partager avec le reste du monde. Cette caméra était leur fenêtre sur le monde, le moyen d’expression dont ils étaient privés depuis le début de l’occupation. Il faut savoir que les régions occupées de l’Ukraine sont soumises à une guerre de propagande incroyable. Elles n’ont plus accès qu’aux chaînes de télévision russes, où ce qui est affirmé est en complet décalage avec ce que les personnes voient de leurs yeux. Dès lors, elles considéraient immédiatement la caméra comme une occasion de dire au monde ce qu’il se passe réellement. De plus, être un étranger qui parlait leur langue me mettait dans la position idéale pour qu’ils se confient à moi. J’avais aussi le sentiment qu’ils voyaient ce don de leur témoignage comme une manière de me remercier : « si ça te sert, on va évidemment le faire, car toi-même tu as fait tellement pour nous ».

Quel était votre lien avec l’Ukraine avant la guerre ? Et comment pensez-vous que le conflit a changé les rapports en vos deux pays ?

J’ai donc passé trois mois en Ukraine lors de la révolution du Maidan. J’avais tourné à cette occasion un premier documentaire, qui n’a pas pu sortir pour des raisons particulières, certains personnages ayant été faits par la suite prisonniers de guerre par les Russes. On ne savait pas s’ils étaient encore en vie, ou si leurs geôliers n’allaient pas exploiter les images contre eux. Mais ce tournage m’a donné l’occasion de découvrir le pays, de me rapprocher des habitants qui sont pris dans une guerre permanente avec ce voisin qui cherche à les anéantir. C’est un héritage historique que la Pologne partage avec l’Ukraine, même s’il existe également une histoire compliquée entre nos deux pays. Le rapprochement entre la Pologne et l’Ukraine suite au déclenchement de cette guerre a surpris tout le monde, nous les premiers mais surtout la Russie qui, je pense, escomptait l’effet inverse, que cette guerre soit utilisée par les Polonais pour faire avancer leurs propres revendications et rouvrir des blessures du passé. On a assisté à des campagnes de désinformation en ce sens mises en place par les Russes en amont de la guerre. Au passage, cette guerre a également rapproché les deux parties de l’Ukraine, l’Est et l’Ouest, qui avaient des mentalités complètement différentes. C’est incroyable de voir à quel point l’Ukraine s’est unifiée dans l’adversité.

Après une telle expérience, parvenez-vous à envisager un projet plus classique ?

Je peux tout à fait me projeter dans un projet plus classique, plus éloigné de la guerre, je dirais même que j’en ai besoin ! La guerre reste présente dans ma vie, je continue à aider à lever des fonds pour des évacuations menées à bien par des amis à moi, des organisations, qui font ça mieux que moi car les personnes concernées ne sont plus les mêmes – tous ceux qui voulaient partir sont partis. Ça prend beaucoup plus de temps, il faut être sur place à temps plein. Je reste très attaché à la situation, comme toutes ces personnes qui accueillent des réfugiés en Pologne et ailleurs, en France, en Angleterre. Cette guerre nous impacte tous, pour longtemps. On a terminé le film il y a tout juste deux semaines, on ressent la mission de le présenter afin de continuer à parler de la situation, faire savoir aux gens la souffrance sur place et la nécessité d’agir. Mais j’espère me lancer ensuite dans un projet moins en lien avec la guerre.

Notre critique de Pierre, feuille, pistolet est à lire ici.

Le 76ème festival de Cannes se déroule du 16 au 27 mai 2023.