MMXX : petit Puiu Puiu en cage

Les films de Cristi Puiu, de La mort de Dante Lazarescu à Malmkrog, en passant par Sieranevada, tirent parti de leur unité d’action, de lieu, voire de temps, parfois de deux voire des trois à la fois. Avec MMXX, film à sketchs, en huis-clos la plupart du temps et a fortiori sur le confinement, Puiu gère moins habilement que d’habitude ce trop-plein : parfois captivant, le film est dans l’ensemble lesté par son asphyxie volontaire.


MMXX – pour « 2020 », année du Covid – se compose de quatre histoires a priori disparates, ou du moins le semblent-elles avant que des personnages rencontrés dans un premier temps ne ressurgissent çà et là, au détour de plans, d’un récit au suivant. En cela, le film à sketchs n’en est pas tout à fait un, le chapitrage causant une segmentation nette alors qu’il aurait pu s’agir d’un film à la narration certes singulière mais récit unique néanmoins – un peu comme Le cercle de Jafar Panahi (2000), par exemple. Au cercle répondrait cependant ici l’idée d’un carré : l’articulation de l’intrigue engendre quatre intrigues cloisonnées donc, et parce que même il ne s’agit que de trois huis-clos sur quatre – le dernier se déroulant en plein air mais seulement parce qu’imposer un confinement à la campagne est chose ardue – l’impression générale d’un enfermement en quatre murs prévaut.

D’une situation étouffante à la suivante, MMXX dessine une sorte de cadavre exquis, intrigues gigognes toujours plus sombres voire sordides, à mesure qu’elles s’éploient ; parfois déstabilisante aussi quand Puiu paraît presque cautionner le caractère passablement réac de ses personnages, plus que dans Sieranevada notamment, malaise caractérisé dans ce film-ci par un covido-scepticisme ambiant. Puisque film de confinement donc, Cristi Puiu travaille habilement la notion d’un hors-champ toujours plus pesant et pressant : se représenter la vie d’une femme en visite chez sa psy dans le premier sketch ; apprendre la détresse d’une amie enceinte hospitalisée en urgence dans le second (aussi un hors-champ de son film La mort de Dante Lazarescu en quelques sortes) ; entendre l’anecdote glaçante partagée par un homme à son collègue dans le troisième ; enfin, subir une plongée vers les abysses, au pire du pire de l’âme humaine dans le dernier, centré sur un interrogatoire de police.

De façon plus prosaïque (et légère), on est parfois saisi par des détails pendant le film, détails meta qui plus est, comme lorsque surgit le long-métrage Two Lottery Tickets de Paul Negoescu (2016) dans une télé, un succès populaire roumain mettant en vedette les deux acteurs qu’avait révélé Cristi Puiu il y a plus de vingt ans dans Le matos et la thune (et Dragos Bucur apparaît ensuite dans le dernier des quatre sketchs !), ou encore quand un homme gronde son père parce qu’il n’a pas acheté pas la bonne marque de rhum, copie conforme du reproche d’un fils à son géniteur à propos d’un mauvais choix de café dans son court-métrage de 2004, Une cartouche de Kent et un paquet de café. Ce personnage reste sans doute le plus intéressant de MMXX, cette fois sans reflet meta : dans le second récit, il y a de quoi être fasciné par ce jeune homme égocentrique et capricieux, inquiet quant à l’organisation de sa fête d’anniversaire à venir, et ne modulant aucunement son attitude même quand le reste de sa famille se met à s’inquiéter pour la santé d’une proche hospitalisée.

Le film de Cristi Puiu n’est toutefois pas toujours aussi captivant. Certes, on apprécie son écriture méticuleuse, en théorie aussi son travail sur le structure du film, évoqué plus haut, ou encore son intention de jouer sur l’intérieur et l’extérieur pour provoquer de menus réactions viscérales (comme dans Sieranevada ou Malmkrog), mais tout ceci reste un peu théorique – alors que le film l’est même moins que son expérimental Trois exercices d’interprétation (2013), par exemple – de fait, plus directement, plus tangiblement, on peine un peu à se passionner pour MMXX dans son ensemble, moins que d’habitude disons ; remarque en cela un peu rêche, mais flatteuse… hors-champ.

MMXX (Roumanie, Moldavie, France, 2023), un film de Cristi Puiu, avec Dragos Bucur, Bianca Cuculici, Otilia Panaite, Florin Tibre. Durée : 160 minutes. Sortie en France le 1er novembre 2023.