CANNES 2022 : tous les films (que l’on a vus)

De la Compétition à l’ACID en passant par tout ce qu’il y a entre, aperçu régulièrement mis à jour des films vus à Cannes mais auxquels nous n’avons pas consacré de longues chroniques. Dernières entrées : deux films américains aussi opposés qu’il est possible de l’être.

SHOWING UP de Kelly Reichardt (Compétition) : Enfin invitée en compétition à Cannes (le succès berlinois de First Cow y est sûrement pour quelque chose), Kelly Reichardt vient accompagnée de son actrice fétiche, Michelle Williams, et d’un récit encore plus faussement minimaliste qu’à l’accoutumée – la semaine précédant le vernissage de l’exposition d’une artiste, Lizzie, travaillant dans une école d’art d’une petite ville. Les différents cercles intimes de Lizzie, professionnel, familial, animal même (son chat est le déclencheur de la principale trame de l’intrigue), se croisent et se parasitent durant ces quelques jours, créant un environnement prolifique et sans cesse changeant. En montrant peu, Reichardt donne à voir beaucoup, comme dans une nouvelle littéraire. Elle refuse de fixer des barrières entre l’art et le quotidien, l’équilibre et la folie, le banal et l’extraordinaire, tout comme elle n’assigne pas les personnages à des cases, des fonctions ou des appréciations tranchées. La dynamique complexe et fluctuante entre Lizzie et Jo, sa logeuse et rivale, est un parfait exemple de cette faculté d’observation et de réflexion ouverte ; tout comme la séquence finale du vernissage, où tous les personnages et les thèmes se voient rassemblés et sonnent tous parfaitement juste.

TOP GUN MAVERICK de Joseph Kosinski (Hors Compétition) : Prétexte à une ahurissante opération promotionnelle à la gloire de Tom Cruise qui a vu le Festival de Cannes se mettre aux pieds de la star (Palme d’Or d’honneur « surprise » incluse, pour un acteur sans aucun lien avec le cinéma d’art et essai), Top Gun Maverick a aussi peu d’intérêt en tant que film, que n’ont de sens son scénario et sa justification à apporter une suite au premier volet. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas d’intérêt du tout, au contraire. Le spectacle offert par les séquences d’action en vol est réellement ébouriffant, et suffit à nous tenir en haleine dès lors que le film arrête de faire semblant de vouloir nous raconter quelque chose et assume la quasi abstraction de ses enjeux et conflits ; et le message sous-jacent au long-métrage est passionnant à analyser. C’est Tom Cruise contre le vingt-et-unième siècle et ses ordinateurs, prêts à remplacer les humains aux commandes des avions et les acteurs sur les écrans de cinéma. Franc-tireur refusant cette évolution et envoyant se faire voir ceux qui en tirent les ficelles et les bénéfices, l’acteur superpose cette opposition menée aux commandes d’un petit bataillon à la fois au cœur du récit (seuls face à la Navy) et dans le système hollywoodien (seuls face aux produits Marvel/DC gonflés aux images de synthèse, quasiment absentes ici). Le triomphe qui semble se dessiner au box-office pour Top Gun Maverick semble donner une fois de plus raison à Tom Cruise l’immortel, qui ne vieillit pas ou si peu quand tou.te.s meurent autour de lui, au point que son personnage interagit désormais avec le fils d’un ancien partenaire de vol.

UN PETIT FRÈRE de Léonor Serraille (Compétition) : Une mère et deux de ses fils quittent la Côte d’Ivoire pour la France à la fin des années 1980, dans l’espoir d’une vie meilleure. On suit leurs efforts, leurs désillusions, et finalement leurs ruptures, de Paris à Rouen, d’une décennie à l’autre, et surtout d’un personnage à l’autre, chacun des trois étant le point central d’un acte – ce qui dessert malheureusement le film, car cela a pour conséquence de laisser aux protagonistes trop peu de temps pour exister puissamment (et ne parlons même pas des rôles secondaires). Le film donne le sentiment d’être passé sans que l’on y ait trouvé notre place, que l’on n’a fait que croiser ses personnages plutôt que les côtoyer réellement. Impression que renforcent les dimensions réduites de son champ de vision (on ne voit jamais grand chose du monde où ils évoluent) : d’atout dans la première partie consacrée au seul portrait intime de la mère, elles deviennent un frein par la suite, quand il s’agit de s’intéresser aux enfants qui eux sont porteurs d’un destin, d’un propos plus grand qu’eux, sur l’intégration ou son échec. C’est d’autant plus dommage que le cinéma de Léonor Serraille possède toujours les qualités vues dans son premier long, Jeune femme, dans la création d’une esthétique, la subtilité de la direction d’acteurs, la narration audacieusement fragmentée.

BROKER de Hirokazu Koe-eda (Compétition) : Drôle de choix de la part de Hirokazu Kore-eda, qui a décidé de réaliser soi-même ce qui s’apparente à un remake à l’étranger (en Corée) et aseptisé de son film le plus célébré, sa Palme d’or Une affaire de famille. Il est à nouveau question d’une famille dont les liens sont puissants sans rien avoir à faire avec le sang, mais dont les membres voient ici toutes leurs aspérités gommées, toutes leurs zones d’ombre légitimées, même si cela doit être au prix de contorsions intellectuelles dures à avaler – l’affirmation d’une distinction entre les gentils trafiquants de nouveaux-nés (les personnages principaux vendent des bébés abandonnés) et les méchants ; un monologue qui pour affirmer que toutes les vies méritent d’être vécues, flirte avec un discours anti-avortement radical. Privés de toute une part de leur complexité, et donc de leur humanité, les personnages deviennent des pions désincarnés et déposés à bon port par le manichéisme du film – nous les gentils, tous les autres les méchants –, qui atteint des proportions aussi effrénées que son taux de sucre et de bons sentiments. On finit par arrêter de compter les choix de récit (un personnage d’enfant joufflu et rigolo accolé de façon totalement artificielle à la bande), de dialogues, de mise en scène à l’avenant, à peine dignes de figurer dans une rom-com bas de gamme.

BUTTERFLY VISION de Maksym Nakonechnyi (Un Certain Regard) : Avant même sa projection, la fiction ukrainienne de la sélection officielle se présente avec un bagage d’autant plus chargé qu’elle aborde de front le sujet du conflit, en suivant le retour au foyer d’une prisonnière de guerre capturée au Donbass (et en prophétisant, le temps d’une scène de cauchemar, l’agression plus globale à venir de la part de la Russie). Lilia revient chez elle frappée de syndrome post-traumatique, et enceinte du produit de son viol par son geôlier. Elle est encore KO debout, sonnée par toutes les épreuves subies et leurs séquelles, et le film l’est malheureusement lui aussi, ne parvenant pas à insuffler une véritable énergie à son récit malgré ses tentatives d’entremêler les régimes d’images, d’explorer différents points de vue et de réfléchir à comment la violence rapportée du front (par le mari de Lilia) s’insinue dans tous les aspects de la vie. Le récit reste assez plat de bout en bout, hormis le temps d’une scène isolée ici ou là – un bus rempli de civils aux vétérans de guerre, l’hypothèse que la seule lueur d’espoir pour l’avenir passe par l’exil.

DALVA de Emmanuelle Nicot (Semaine de la Critique) : Dalva, 12 ans (incarnée par Zelda Samson, qui a reçu le prix de la révélation de cette section pour sa superbe interprétation), est accueillie dans un foyer pour mineurs après avoir été libérée de son père, qui la séquestrait et la violait depuis plusieurs années. La libération de la jeune fille n’est que de façade, puisque la construction détraquée de son être consécutive aux crimes de son père ne peut en aucun cas se défaire d’un coup. Le film montre avec tact et intelligence les tout premiers pas de cette vie à remettre à l’endroit, entre le quotidien dans le centre pour mineurs (des moments pleins d’énergie, qui rappellent La mif, autre film sorti récemment) et la succession de scènes piège que la réalisatrice prend de front et qu’elle passe haut la main – la confrontation avec le père emprisonné, les retrouvailles avec la mère, l’incertain réapprentissage du corps et de la sensualité. C’est de bout en bout délicat sans s’effacer (l’héroïne et ses soutiens savent jouer des poings), à la fois très simple et très juste, à l’image de la belle idée du retour à la couleur naturelle des cheveux comme expression de la guérison en cours de son héroïne.

GRAND PARIS de Martin Jauvat (ACID) : Transformer la terne lointaine banlieue parisienne en terrain d’aventures ludiques et de cinéma de genre fabriqué à partir de trois fois rien ? Chiche, dit le tout jeune (26 ans) cinéaste Martin Jauvat, qui incarne également la moitié du duo comique du film aux côtés de Mahamadou Sangaré. Ils sont Renard et Leslie, deux gars envoyés de Pantin à Saint-Rémy-lès-Chevreuse (géographiquement et sociologiquement à l’autre bout de l’Île-de-France) pour une combine louche de récit ordinaire de « film de banlieue ». L’échec du dit plan et la découverte d’un mystérieux artefact sur un chantier du « Grand Paris Express », le futur métro francilien, vont détraquer le programme et le dévier vers un After Hours débonnaire et joyeux – la devise du film étant la réplique « triste, mais pourquoi faire ? » lancée par Renard, à contrepied de l’immense majorité du catalogue cannois. De Saint-Rémy-lès-Chevreuse à Cergy via Chelles, à bord de Noctiliens ou d’une voiture de livraison à domicile à toute heure de burgers au poulet, Grand Paris fait un bien meilleur travail que les projets monstres de transports et d’urbanisation, pour ce qui est d’unifier la région parisienne dans un esprit commun. L’élan est léger, mais tout y fait sens, dans l’écriture, la mise en scène, l’interprétation, jusqu’au final fantastique qui ne paraît ni hors-sujet ni maladroit.

GODLAND de Hlynur Palmason (Un Certain Regard) : Au 19ème siècle, un prêtre danois est envoyé en mission en Islande, alors propriété danoise, par son supérieur qui lui fait au passage le pire speech de motivation qui soit (le volcan en éruption émet une odeur horrible, qui rend les gens fous ; l’absence de nuit l’été rend les gens fous). Le périple du prêtre donne lieu à un film dont l’intérêt part de très haut mais va malheureusement en diminuant à mesure que son mystère se dissipe. Sa première heure est de loin la meilleure, voyage dantesque à travers les paysages « terriblement magnifiques » du pays, où l’on ressent intensément la puissance tellurique de la nature, qu’elle s’exprime par la glace, la lave, l’eau des rivières. Il n’y a alors pas de réel enjeu (autre que celui d’arriver à bon port bien sûr), ce qui fonctionne étonnamment bien, et bien mieux que dans la seconde moitié du film, qui consiste en une observation nonchalante de la vie de la communauté locale. L’immersion dans cette contrée étrangère met à mal le prêtre, introduisant en toute fin de parcours des enjeux – il commet au moins deux péchés capitaux – qui n’apportent pas grand chose au récit. Bien plus que les humains, c’est véritablement la nature qui est la force fondamentale de cette terre de(s) dieu(x), comme l’épilogue qui nous y replonge le fait éprouver une dernière fois.

FOGO-FATUO de Joao Pedro Rodrigues (Quinzaine des Réalisateurs) : Cette courte « fantaisie musicale » est l’un des films les plus grisants, virevoltants et engagés du festival. « Comment défendre quelque chose si on ne le désire pas ? » : Rodrigues applique dans sa mise en scène – allègrement chorégraphiée, dans les numéros chantés ou dansés comme dans le reste du film – le même principe que ses deux héros, Alfredo le prince blanc et Afonso le roturier noir, dans leurs vies vouées au refus des ordres établis et des ravages qu’ils causent. Le désir est dès lors partout dans Fogo-fatuo, s’exprimant sous des formes charnelle, artistique, révolutionnaire, permettant au récit de ricocher entre aujourd’hui et 2069 comme entre le sexe et les luttes écologistes et anticapitalistes. Résolument queer, théâtral, militant, le film fait de la caserne de pompiers où exerce Afonso un refuge de conte de fées pour Alfredo, qui peut y mener l’existence à laquelle il aspire plutôt que celle à laquelle il est contraint. Et ce conte de fées des temps et des désirs modernes nous fait espérer avec lui que ces parenthèses enchantées d’aujourd’hui peuvent ouvrir la porte à des lendemains qui chantent, dans tous les sens du terme.

DECISION TO LEAVE de Park Chan-Wook (Compétition) : Un inspecteur de police tombe amoureux de la veuve d’un homme qui semble s’être suicidé en sautant d’une falaise. La femme en question n’aurait-elle pas commis le crime parfait ? Ne profiterait-elle pas du désir qu’elle éveille chez le détective chargé d’enquêter sur elle pour s’en tirer ? Tout ceci ne ressemblerait-il pas beaucoup à Basic Instinct ? Certains moments de la deuxième partie du film, quand un autre meurtre, double et encore plus alambiqué, vient relancer l’intrigue, font d’ailleurs très nettement penser au film de Verhoeven. Mais voilà, ce que nous sert Park Chan-Wook est un Basic Instinct sans étincelles, au niveau des personnages – le soi-disant amour fou entre eux deux reste terriblement abstrait – comme du récit, dévitalisé à force d’être tiré par les cheveux et surtout raconté de manière toujours indirecte, par des flashbacks et des témoignages plus ou moins fiables. Reste bien sûr des moments brillants dans la mise en scène, mais qui alternent avec un sentiment de désinvolture, de détachement (faisant probablement écho au nôtre, loin du lyrisme qui semble être l’horizon auquel le film aspire) par rapport à ce qui est raconté. Park est devenu trop rare – ce n’est là que son troisième long-métrage depuis Thirst, en 2009 – pour se contenter de si peu de sa part.

LES ANNÉES SUPER 8 de Annie & David Ernaux (Quinzaine des Réalisateurs) : Soirée diapositives chez Annie Ernaux, qui présente un montage de films de famille des années 1970 accompagné par une voix-off écrite et lue par elle-même, qui tente de dénicher dans ces images muettes les traces de l’émancipation féminine à venir et de la rupture douloureuse (le divorce) qui l’accompagnera. Une publicité des Cahiers du Cinéma pour leur ouvrage « Godard au travail » disait : « Godard au travail, c’est quand même plus intéressant que Godard en vacances ». On pourrait la paraphraser à l’envers pour Les années super 8, finalement bien anecdotiques et communes, comme les films de vacances de n’importe qui. Cet ordinaire de la vie des classes moyennes et supérieures conduit à faire du film le siège d’un contrechamp documentaire inattendu aux deux premiers épisodes des Bronzés, lors d’un séjour au Maroc dans un des premiers clubs de vacances puis d’un autre aux sports d’hiver émergents. C’est lorsque les voyages se font plus lointains qu’ils apportent tout de même une intéressante altérité – le Chili d’Allende, l’Albanie aussi fermée que la Corée du Nord aujourd’hui.

HOW TO SAVE A DEAD FRIEND de Marusya Syroechkovskaya (ACID) : Comment survivre dans la Russie étouffante de Vladimir Poutine ? Porté par le même élan tragique que les films de Kirill Serebrennikov (Leto, La fièvre de Petrov), celui que Marusya Syroechkovskaya a rassemblé à partir d’images personnelles tournées sur plus de quinze ans aboutit à une conclusion désespérée similaire : seuls sont envisageables l’exil extérieur, vers un ailleurs géographique, ou intérieur, par l’entremise des drogues, de la dépression, de la folie et dans le pire des cas du suicide. Ce dernier était le seul horizon que Marusya avait en vue lorsqu’elle a rencontré Kimi, alors qu’elle avait seize ans et que nombre de ses proches choisissaient cette option, ce qui en dit long sur l’état moral de la jeunesse russe. La présence de Kimi dans sa vie a convaincu Marusya de poursuivre celle-ci, jusqu’à un retournement sardonique du destin : rongé par la consommation de drogue et l’absence de perspective positive vers laquelle se projeter, Kimi est devenu à l’âge adulte celui qui avait besoin d’aide et Marusya son soutien vital. How to save a dead friend devient alors un croisement émouvant (et déchirant dans son dénouement, annoncé d’entrée) entre deux films ayant en commun leur empathie puissante. A scanner darkly pour le regard sensible sur les victimes de la drogue, et la dynamique entre les personnages féminin et masculin ; et le documentaire Coby pour le geste vertigineux de voir un couple filmer son intimité sans interruption depuis l’adolescence, et la fenêtre unique que cela ouvre pour observer l’évolution en accéléré d’un corps, d’un visage, ici ceux de Kimi.

HUNT de Lee Jung-Jae (Séance de Minuit) : Pour mener son intrigue de chasse à l’espion infiltré dans la Corée du Sud du début des années 1980, doublée d’une lutte de pouvoir entre deux services de renseignements du pays, le thriller coréen présenté en séance de minuit de cette année – ce qui est presque devenu une catégorie à part entière – fonce à une vitesse rarement vue. On a tantôt l’impression d’avoir affaire à une saison entière de 24 heures chrono compressée en deux heures de temps, tantôt la sensation d’être, en compagnie des personnages, des rats de laboratoire piégés dans un labyrinthe sans fin fait de chausse-trappes, de fausses pistes et de renversements soudains de situation. À aller si vite, Hunt prend le risque de confondre parfois vitesse et précipitation, et d’entraver notre implication émotionnelle (son insistance sur les scènes de torture, qui flirte avec la complaisance, joue également en ce sens) dans les événements qui se bousculent devant nos yeux. Néanmoins, cette débauche constante d’énergie cinétique paie dans les scènes d’action, au cours desquelles Lee Jung-Jae parvient sans cesse à sortir de sa manche une idée saisissante d’utilisation de cette énergie, que ce soit dans le cadre d’une explosion, d’une fusillade ou d’une course-poursuite. Si l’on ajoute à cela de belles inspirations narratives (on pense brièvement à Roma au début pour les scènes de répression sauvage de manifestations étudiantes, et à Volte/Face à la fin lorsque des agents doubles détournent les stratégies des services qu’ils noyautent), il n’y a vraiment pas de quoi bouder son plaisir, tant Hunt atteint le principal objectif de tout thriller : nous accrocher de sa première à sa dernière scène.