L’ÉTÉ, la Russie sans issue

Kirill Serebrennikov est un metteur en scène de théâtre moscovite, assigné à résidence par le pouvoir russe après avoir été condamné au terme d’un procès politique. Il n’a donc pas été autorisé à venir à Cannes présenter son film, sélectionné en Compétition. Les héros qu’il met en scène dans L’été, musiciens de Leningrad évoluant il y a trente-cinq ans de cela, partagent la même situation : ils peuvent pratiquer leur art dans les limites strictes qui leur sont imposées, et qui excluent entre autres toute transmission vers l’extérieur.

Malgré cet enfermement dédoublé, le grand étonnement que génère la découverte de L’été est qu’il ne s’oriente jamais dans une direction négative, violente. Il ne sera en aucun cas question de destruction, orientée vers autrui (la rébellion frontale contre l’État répressif) ou vers soi-même (la dépression). Seul importe aux yeux de Serebrennikov et de ses personnages l’acte créatif. Ce qui donne à L’été, au-delà de la mélancolie et des angoisses, un caractère généreux, doux ; aimant sans compter tout ce qu’il fait et tous ceux qu’il croise. Le cinéma et la musique sont des passions pour Serebrennikov, qui les vit toujours avec l’énergie et la spontanéité du premier jour, et qui tient à les partager sans retenue avec son public. Il signe un long-métrage sur la musique car c’est un art qui lui est précieux ; il fait du cinéma car il l’aime à la folie. Peu de films accordent la même attention que L’été au processus d’invention et de réinvention dont la musique peut être l’objet – les paroles sur lesquelles on revient sans cesse, les instrumentations que l’on peut faire basculer d’un genre à un autre, les enregistrements en studio au cours desquels les chansons prennent une nouvelle identité. De plus cette évolution permanente n’est jamais préjudiciable, source de frictions ou d’erreurs. Toutes les idées sont bonnes à prendre, à intégrer, et il en va de même pour la mise en scène telle que la conçoit Serebrennikov. C’est avec sincérité, et même ingénuité (quand il vient dessiner à même l’écran) qu’il multiplie les effets et les propositions : longs plans-séquences fluides, photographie au noir et blanc léché, clips chorégraphiés rappelant On connaît la chanson ou Southland Tales, en transportant l’esprit des chansons Psycho Killer, The Passenger, A Perfect Day dans le quotidien russe d’alors.

Tout au long de L’été il n’est pas question que la peur et la détresse l’emportent sur la vie. L’art y contribue à la création d’une fine bulle de bien-être, une atmosphère qui nous permet de vivre en nous préservant du vide alentour

Les héros, Mike et Viktor, entretiennent avec la musique le même rapport fusionnel que Serebrennikov – L’été a véritablement un côté autobiographique, projeté trente-cinq ans en arrière et dans une autre ville mais confronté aux mêmes restrictions et injustices, ce qui a de quoi rendre amer : au fond rien n’a bougé depuis cette époque dans le rapport entre la Russie et l’art. Ils prennent autant de plaisir à écouter et analyser les disques de leurs idoles, Marc Bolan et T. Rex, Lou Reed et le Velvet Underground, David Bowie et ses incarnations successives, qu’à composer et interpréter leurs propres morceaux. L’important est que la musique soit présente dans leur vie, qu’elle se diffuse partout dans le monde. Et qu’ainsi elle apporte aux esprits l’évasion dont les corps sont privés par la répression. L’une des dernières chansons que l’on entend a dans ses paroles le vers « Je veux que tout le monde soit heureux » ; et Serebrennikov l’applique véritablement à tout le monde, sans exception, étendant sa tendre étreinte jusqu’aux censeurs (jamais dépeints comme les méchants de l’affaire) ou au triangle amoureux entre Viktor, Mike et son épouse Natasha, qui génère plus de félicité que de blessures. Tout au long de L’été il n’est pas question que la peur et la détresse l’emportent sur la vie. L’art y contribue à la création d’une fine bulle de bien-être, une atmosphère qui nous permet de vivre en nous préservant du vide alentour. Même si l’énergie que demande le maintien de cet air respirable se fait au détriment de la vie des deux musiciens, qui ont réellement vécu et sont morts respectivement en 1990 (Viktor Tsoi) et 1991 (Mike Naumenko). L’été, inspiré des souvenirs de Natalia Naumenko, comporte assurément une part d’hagiographie idéalisée – mais celle-ci est en phase avec la direction souhaitée par Kirill Serebrennikov pour son film, de chasser le temps de celui-ci les nuages du ciel.

L’ÉTÉ (Leto, Russie, 2018), un film de Kirill Serebrennikov, avec Teo Yoo, Roma Zver, Irina Starshenbaum. Durée : 126 minutes. Sortie en France indéterminée.