UNE AFFAIRE DE FAMILLE, la famille recomposée des films de Kore-eda

En rentrant d’une de leurs expéditions quotidiennes de vol à l’étalage, un père et son fils recueillent une petite fille rejetée par ses parents biologiques. Elle devient la dernière addition à leur famille recomposée, vivant en harmonie dans la bulle, forcément fragile, qu’elle s’est constituée à l’écart de la violence sourde de la société. Mais combien de temps encore peut-elle tenir ? Hirokazu Kore-eda nous convie à une méditation sur le sujet, d’abord douce-amère puis franchement tragique, qui cristallise des éléments de ses longs-métrages précédents et en tire un film magnifique, possiblement son plus bouleversant.

Une affaire de famille, le titre français du film, pourrait se substituer à ceux de presque toutes les autres réalisations de Kore-eda. Celui-ci a toujours fixé son regard sur la cellule familiale, sa structuration, ses déchirements, ses mutations ; le plus souvent sous la forme de la chronique, parfois de façon plus engagée dans le récit qu’il construit et le propos qu’il énonce. Une affaire de famille fait partie de ces derniers, avec son scénario au sein duquel chaque détail est pensé pour faire sens, et apporter sa pierre à l’édifice d’ensemble. Kore-eda ne s’en tient cette fois pas à l’observation sensible et discrète d’une tranche de la vie d’une famille ; il fonde cette famille selon des règles inédites, et établit sa position et son évolution dans la société de sorte à porter le fer dans les plaies morales et affectives du Japon.

La formule « film-somme » est parfaitement appropriée ici, où Kore-eda fait revenir des thèmes, des intrigues, des motifs visuels, des acteurs (Kirin Kiki, Lily Franky) de Nobody knows, Tel père, tel fils, Notre petite sœur, Après la tempête, et même de son dernier et très différent The third murder – l’idée d’une connexion qui se crée entre les gens via le crime, le rapport entre l’individu et la loi, et d’un point de vue visuel la manière dont il filme un parloir de prison. On n’en dira pas plus, car la narration de Une affaire de famille est en grande partie construite sur le principe de ne nous révéler qu’au fur et à mesure la vérité, quant aux liens entre les personnages et à leur passé. Ce ne sont pas là des simagrées du cinéaste, ou une source artificielle de tension et de drame. D’une part, il reproduit ainsi un cheminement réel : plus on connaît et devient intime avec quelqu’un, et plus il nous confie ses secrets, ses failles. D’autre part, Kore-eda met son récit au diapason du rapport conflictuel entre la famille Shibata et le monde extérieur. De la grand-mère aux petits-enfants, tous se camouflent et se soustraient – au propre comme au figuré – au regard du pays.

Hirokazu Kore-eda atteint avec Une affaire de famille une forme d’accomplissement, de perfection dans toutes les composantes de son cinéma

Chaque confidence glissée par Kore-eda au sujet de ses personnages est une pierre de plus dans le jardin de l’ordre social violent qui régit en sourdine le Japon. Si les Shibata évoluent dans la marginalité, et subsistent dans l’illégalité (pour contribuer aux ressources de la famille chacun chaparde ce qu’il peut, où il le peut : au travail, dans les magasins, auprès des relations familiales éloignées), c’est parce que la société leur porte sans cesse le premier coup en les rejetant, les maltraitant, les abandonnant. Les six membres de la famille Shibata portent les cicatrices d’histoires injustes, qu’ils cherchent à conjurer ensemble en créant une utopie basée sur d’autres règles, d’autres rapports humains. Pour reprendre une réplique de la série Sense8, les Shibata sont liés par quelque chose de bien plus fort que les liens du sang : leur choix. Le scénario tout en nuances de Kore-eda, et la mise en scène qui le soutient en trouvant toujours la note juste, font de Une affaire de famille un film miraculeux. Il traite avec la même correction ce qu’il y a de beau et de précieux dans cette utopie intimiste, ambiguë et rebelle ; en même temps que sa perte inévitable – car ses fondations comportent trop de lézardes pour tenir le choc lorsque la société la remarquera, et le chargera avec toute la force de ses normes et préjugés.

Kore-eda trouve avec Une affaire de famille une forme d’accomplissement, de perfection dans toutes les composantes de son cinéma. Il fait exister chacun.e des six protagonistes à égalité (aucun n’écrase les autres ou n’est en retrait ; et ce jusqu’à la conclusion ciselée avec soin qui est apportée à chaque parcours), avec beaucoup de vérité et de complexité. Le récit possède une ampleur romanesque considérable, qui atteint des sommets dans la dernière partie lorsque la bulle des Shibati éclate et que le monde leur demande des comptes. La puissance émotionnelle du film est également immense, sans jamais forcer le trait ou les partis pris. C’est au contraire toujours avec finesse que Kore-eda observe l’incompatibilité entre des êtres fragiles et faillibles, et la rigidité froide et cruelle du cadre qui leur est imposé.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE (Manbiki kazoku, Japon, 2018), un film de Hirokazu Kore-eda, avec Lily Franky, Kirin Kiki, Sakura Ando. Durée : 121 minutes. Sortie en France indéterminée.