RÊVES DE JEUNESSE : les brindilles ne veulent plus casser

Comme l’an passé (avec Il se passe quelque chose), l’ACID ouvre sa sélection avec un duo de femmes évoluant sous le soleil brûlant de l’été méditerranéen. Cette année Salomé et Jess sont plus à l’Est (les Alpes-Maritimes après la Camargue), et surtout plus jeunes. Étant à l’entrée de l’âge adulte, elles ont selon la formule éculée toute la vie devant elles ; sauf que tous les horizons sont bouchés, et tous les débouchés médiocres, transformant les rêves du titre en vaines chimères.

« Pour ma part, je serai toujours du côté des bombes » nous murmurait l’année dernière à Cannes Jean-Luc Godard dans son déchirant Livre d’image. Un an plus tard, le film d’ouverture de l’ACID reprend le flambeau révolté des mains du cinéaste suisse en faisant tenir à un de ses personnages un discours similaire : « Si c’était à refaire vous feriez quoi ? » / « Je ferai tout sauter. » Celle qui lance à Salomé cette réponse cinglante est l’une des rares adultes à avoir conscience de l’état des lieux déplorable du chantier que les générations précédentes laissent à celle qui arrive, et qui doit se débrouiller pour trouver comment y construire son existence. Son réquisitoire contient une autre phrase sans concession : « un pays qui flingue sa jeunesse est un pays mourant. » Ce ne sont pas des paroles en l’air, elle sait tragiquement de quoi elle parle : un de ses fils a été tué sur une ZAD, par une grenade offensive lancée dans son dos.

Cette référence cristalline au décès de Rémi Fraisse (en 2014) est l’un des nombreux signes que le réalisateur Alain Raoust intègre à son film, pour en faire une chambre d’écho de notre éprouvant présent. Presque tout est symbolique dans Rêves de jeunesse, sans pour autant tomber dans le piège de devenir artificiel ou pesant, grâce à la belle incarnation des personnages par les comédien.ne.s et des lieux par la mise en scène. Rêves de jeunesse n’en est pas moins un manifeste, âpre et sanguin, qui cite d’autres manifestes (Invasion Los Angeles de John Carpenter, Maintenant il faut des armes d’Auguste Blanqui, lu par Jess dans un plan à nouveau très godardien dans l’âme) et fait de toutes les pièces de son récit des éléments à charge pour sa démonstration radicale.

La déchetterie dont Salomé a la charge, perdu au milieu de nulle part et brûlée par le soleil comme une ville-fantôme de western crépusculaire, devient le cul-de-sac où échouent ceux que la société délaisse ou méprise

Salomé est employée pour l’été par une patronne qui l’accueille avec de grandes tirades sur la valeur travail et la responsabilité, puis disparaît sans tenir aucun de ses engagements vis-à-vis de sa salariée. À cette figure située à un extrême de l’échelle, Raoust opposera un peu plus tard son pôle contraire, en la personne d’un ouvrier aux pensées suicidaires après avoir été sèchement licencié de son usine. La déchetterie dont Salomé a la charge, perdu au milieu de nulle part et brûlée par le soleil comme une ville-fantôme de western crépusculaire, devient le cul-de-sac où échouent ceux que la société délaisse ou méprise parce qu’ils ne jouent pas ou pas assez bien le jeu de la production et de la consommation – ceux et celles qu’elle considère comme ses « déchets » humains, en plus des ordures que l’on vient jeter dans les bennes (une bleue, une blanche, une rouge).

C’est là que Salomé recueille Jess, qui participe à une émission de télé-réalité dont l’équipe la contrôle à distance au moyen d’une balise évoquant un bracelet électronique. Salomé, Jess et quelques autres brindilles qui refusent d’être broyées et brisées plus longtemps (dont des garçons, mais ce sont les filles qui restent aux commandes de ce mouvement émancipateur) trouveront dans l’épilogue bienveillant de Rêves de jeunesse un échappatoire, une ZAD miniature ou plutôt une ZAR, zone à rêver. Une utopie, mais c’est à ce niveau qu’il faut se hisser pour lutter contre les dogmes cyniques actuels qui nous usent jusqu’à la corde – de même que Godard concluait Le livre d’image sur une modeste, mais présente, lueur d’espoir projetée par le cinéma.

RÊVES DE JEUNESSE (France, 2019), un film de Alain Raoust, avec Salomé Richard, Yoann Zimmer, Estelle Meyer. Durée : 92 minutes. Sortie en France indéterminée.