Pourquoi BIENTÔT LES JOURS HEUREUX aurait dû être à Cannes… un an plus tôt

Après L’été de Giacomo, Alessandro Comodin signe un second film où l’errance prévaut encore. Cette fois, elle dirige le spectateur vers un séduisant paradoxe temporel, qui contamine l’œuvre elle-même.

Après son adorable L’été de Giacomo (2011), le nouveau film d’Alessandro Comodin était particulièrement attendu. Mais alors qu’il se déploie à l’écran, une réflexion amère nous étreint : et s’il était arrivé trop tard ? Bientôt les jours heureux est une promesse pour l’avenir de par son titre, mais semble-lui même conjugué au passé. Au passé proche, toutefois.
Présenté à Cannes au printemps 2016, il semble que l’époque qui lui corresponde le mieux soit… le printemps 2015. S’il avait été dévoilé en même temps que les présentations cannoises de Cemetery of Splendour, Le trésor et Les secrets des autres mais aussi de la sortie en salles de Jurassic World de Colin Trevorrow, il aurait été un film de son temps.
(Pour expliquer ce parallèle, exhumons nous aussi, les souvenirs : chez Weerasethakul, c’étaient des militaires endormis qui se régénéraient grâce aux forces vitales de Rois enterrés sous leur hôpital de fortune ; chez Porumboiu, deux hommes sondaient la terre à l’aide d’un détecteur de métaux et semblaient faire ressurgir toute l’Histoire de la Roumanie ; le film de Patrick Wang travaillait lui le motif du fondu enchaîné pour explorer les différentes couches de vie qui se succèdent au sein d’un même espace et d’un même foyer ; et dans Jurassic World, les personnages découvraient les vestiges de l’ancien parc sur lequel le nouveau fut bâti, séquence symptomatique d’un crowd pleasing référentiel ne parvenant qu’à conférer la nostalgie d’un passé cinématographique supérieur.)

Sabrina Seyvecou dans I TEMPI FELICI...


Si Bientôt les jours heureux intègre si bien ce corpus, c’est parce que lui aussi creuse et se creuse, cherche sous la surface et déterre le passé, confronte les temps anciens et le nôtre. Son léger anachronisme pourrait presque faire sens, finalement.

Si l’on se fie à la chronologie des événements, voici ce que raconte Comodin… Au début du film, deux hommes escaladent un mur et s’enfuient en courant, évadés d’une prison probablement. Une fois sûrs de ne plus être suivis, ils explorent les bois qu’ils choisissent pour leur nouvel habitat. L’un d’eux découvre alors un souterrain, mais n’ose encore s’y aventurer. Au détour d’une ellipse, on ne sait pas si quelques jours se sont écoulés ou bien un siècle, mais c’est désormais une jeune femme que l’on observe. Elle n’hésite pas et pénètre le souterrain. Quand elle en ressort, qu’elle ait ou non voyagé dans le temps, elle a au moins retrouvé l’un des deux hommes. L’autre perception de l’intrigue demande de déplacer ses blocs narratifs. Une césure aux milieu, une interversion, et le film raconte toute autre chose, récit également séduisant et paradoxalement plus simple, plus convaincant en termes d’enjeux dramatiques.

Le spectateur aura l’impression lui aussi de se glisser dans le souterrain et de rebattre les cartes de la logique narrative du film à chaque fois qu’il retrouve la surface. Comme chez Weerasethakul, passé et présent semblent se confondre, le cinéma prenant des allures non pas de machine à remonter le temps mais à remodeler le temps. Alessandro Comodin le malaxe si bien que l’on ne peut plus dater ce que l’on voit sur l’écran. Le problème, c’est que l’on éprouve le même trouble face au film, ce qui est plus gênant. Quand on le pensait de 2015 plutôt que de 2016, le reproche n’en était pas même un, mais la déstructuration temporelle opérée par Comodin en revanche en vient finalement à l’éloigner plus encore de notre temps. Certes, le principe de la narration disloquée n’est pas nouvelle, elle est même devenu le moteur d’une série de biopics ultra-formatés au milieu des années 2000, du cinéma monté façon bonneteau (Ray, La môme…). Mais à la même période un cinéma plus exigeant s’est mis à casser l’axe narratif usuel, non pas en mille morceaux mais le plus souvent en deux, laissant au spectateur le soin de deviner qu’il fallait réagencer l’histoire. On aura apprécié cette forme chez David Lynch, Thomas Clay, Weerasethakul et d’autres. Finalement, Bientôt les jours heureux s’intègre même mieux à cette autre famille de films, encore légèrement antérieure. Flattons-le en estimant que c’est le gage de son intemporalité.

BIENTÔT LES JOURS HEUREUX (I tempi felici verrano presto, Italie, France, 2015), un film d’Alessandro Comodin, avec Sabrina Seyvecou, Luca Bernardi, Erikas Sizonovas. Durée : 1h40. Sortie en France le 3 mai 2017.