LE TRÉSOR du festival de Cannes est un petit film roumain

Depuis près de dix ans et sa Caméra d’or pour 12h08 à l’est de Bucarest, le cinéaste roumain Corneliu Porumboiu travaille les correspondances entre faits historiques et anecdotiques. Le trésor approfondit la recherche mais il va plus loin encore, c’est une quête d’absolu.


Adrian est endetté et risque de perdre sa maison. Il demande à son voisin de lui prêter 800 euros, mais Costi ne peut pas se le permettre. Quand la dépense se meut en un investissement, tout s’arrange. Adrian et Costi s’offrent alors les services d’un chercheur de métaux. L’homme va les aider à déterrer un trésor que l’arrière-grand-père d’Adrian aurait enfoui dans son jardin.

Cuzin Toma dans LE TRESORCe qui motive le tandem, c’est ce rapport de l’infiniment petit (objectivité biaisée de la mise) à l’infiniment grand (perception subjective du gain). En cela, Corneliu Porumboiu livre un décalque du Pari de Pascal : il est raisonnable à leurs yeux d’investir dans cette quête aussi incertaine soit-elle du fait que si trésor il y a, ses bienfaits seraient absolus. La valeur métaphysique du pari se perçoit au travers des règles préétablies (payer d’avance, pas de négociation) puis de façon empirique (le doute les étreint, le renoncement les guète, leur récompense se dévoilera-t-elle un jour ?). Celui qui définit les atours de la situation, c’est le troisième homme, Cornel. Engagé dans la chasse au trésor, lui ne fait qu’actionner la machine (ce qui occasionne une longue séquence, drôle et fascinante à la fois). L’action accomplie par Cornel se résume à sa stricte portée physique, il a «mieux à faire que des paris» déclare-t-il à ses deux employeurs. Qui, eux, se sont lancés corps (ils creusent) et âme (ils croient). C’est bien un pari pascalien sur lequel mise Adrian, avec tout ou rien en ligne de mire, mais ça l’est aussi pour Costi. Dans son cas, l’intérêt qu’il y trouve croît en secret, à mesure que le projet se concrétise. Le spectateur ne sera dans la confidence que tardivement, mais en aucun cas il ne pourrait le regretter ; la scène qui révèle les intentions de Costi étant d’une intelligence et d’une douceur peu commune.

Si le trésor est déjà une promesse d’absolu, Porumboiu ose le placer dans une perspective plus large. Quand Adrian et Costi se dirigent et repartent du lieu où leur Graal serait enfoui, ils le font à l’aide d’un GPS sur lequel les possibles semblent se décupler à l’infini. Chaque point de la carte abrite potentiellement un nouvel espace où activer un détecteur de métaux, et déterrer d’autres trésors. La quête est d’abord horizontale (on roule et se gare) puis verticale (on creuse), mais elle ne s’arrête pas là. Une fois l’espace du chantier défini, les personnages voyagent dans le temps. Porumboiu décrit la juxtaposition invisible et néanmoins prégnante des différentes vies que le lieu a pu connaître, et laisse seulement imaginer l’infinité de trésors dont ils ont pu receler. A Cannes en 2015, l’année du Trésor, Apichatpong Weerasethakul présente Cemetery of Splendour et Patrick Wang The Grief of Others. Dans les trois films, on porte cette même attention aux vies et mondes qui se superposent au coeur d’un seul et même espace. Traverser un lieu, quand le regard de ces auteurs se substitue au nôtre, c’est traverser les époques qui l’ont accueilli. Chez Weerasehakul, il s’agit de confronter les violences passées et présente du peuple thaïlandais pour mieux préparer son futur. Chez Wang, c’est un désir proche, mais appliquée à la cellule familiale. Porumboiu, lui, superpose les deux justement, il confronte le passé national – le village où serait enterré le trésor est celui où l’on déclare la révolution en Roumanie en 1848 – et familial, puisqu’il s’agit de récupérer les bien des ascendants pour mieux veiller sur les descendants.

LE TRESOR de Corneliu Porumboiu

L’enfant, en particulier celui de Costi, possède une place centrale dans Le trésor. Pour Porumboiu, l’attention extrême qu’on leur porte en Roumanie peut s’avérer nuisible quand elle est mal dosée : «Les parents projettent trop sur leurs enfants, espérant qu’ils feront bien mieux qu’eux et que la prochaine génération aura la belle vie. C’est pourquoi chaque génération se considère comme celle du compromis et du sacrifice». Quand le fils de Costi a été frappé à l’école, le fait que le père lui caresse la main est certainement plus important que la leçon qu’il lui prodigue au même moment. Et l’image est belle. Corneliu Porumboiu est l’un des plus grands auteurs contemporains, son cinéma est subtil, ludique, complexe. C’est un plaisir de pouvoir ajouter désormais qu’il est aussi charmeur et émouvant.


LE TRESOR (Comoara, Roumanie, France, 2015), un film de Corneliu Porumboiu, avec Cuzin Toma, Adrian Purcarescu, Corneliu Cozmei. Durée : 89 minutes. Sortie en France le 10 février 2016.