Dans nos rêves, CEMETERY OF SPLENDOUR est une seconde Palme d’or pour Apichatpong Weerasethakul

Le retour attendu d’Apichatpong Weerasethakul, cinq ans après sa Palme d’or pour Oncle Boonmee. Comme son soldat perdu entre deux mondes, Cemetery of Splendour semble s’éveiller, sourire tendrement, disparaitre à nouveau. Un film évanescent, à chérir autant que possible.

 

A peine le film commence qu’on cherche à le détruire. Des bulldozers attaquent le sol d’une ancienne école transformée en hôpital, lieu quasi unique du récit à venir. En attendant que le gouvernement thaïlandais ne dérange à nouveau l’ordre des choses, les soignants accueillent des soldats atteints d’une curieuse maladie du sommeil. Dans cet espace transitoire, l’éducation a cédé sa place à la rééducation, on n’espère plus découvrir le monde mais simplement le retrouver. L’un des soldats, Itt, connaît des phases d’éveils fréquentes et éphémères. Il se décharge puis se recharge, soutenu dans ses deux états par Jen, une bénévole toujours à son chevet. A l’image du jeune homme, l’existence même du film paraît précaire. Les êtres, les objets, tout ce qu’il abrite semble prêts à s’éteindre subitement. Cemetery of Splendour est une succession infinie de derniers souffles. Inspirations et expirations, va-et-vient : c’est un pénis qui se gorge de sang pour un temps seulement, c’est un homme qui urine dans une poche ou défèque dans les bois, et se recharge ensuite comme il peut, à la recherche d’une batterie de téléphone portable ou plus simplement en se rendormant. Un sommeil apaisé grâce à des tubes luminescents reliés au système d’assistance respiratoire de chaque soldat. La technologie reste mystérieuse mais elle se traduit par une fumée aux couleurs changeantes. Pas question de la laisser filtrer cette fois, comme celle du tuyau géant de Syndromes & a Century (2006), son renouvellement perpétuel est indispensable. Avec lui respire le film, son histoire, ses âmes. Si la fumée s’échappe, tout s’échappe.

CEMETERY OF SPLENDOUR d'Apichatpong Weerasethakul


La cohésion est précieuse. Les scènes de foule de Cemetery of Splendour montrent des corps dansant synchrones dans le cadre d’exercices de fitness, ou bien se déplaçant de banc en banc, ballet étrange de figures incapables de trouver leur place et pourtant désireuses de rester unies au sein du champ. Tels les hors-bords, bord cadre mais jamais au-dehors, que Weerasethakul ramenait inlassablement vers le centre du cadre dans Mekong Hotel (2012). La désertion est tentante face à la dictature, mais les personnages de Cemetery of Splendour la refusent. S’ils doivent prendre la fuite, ce n’est pas dans l’espace, seulement dans le temps. Aux côtés de Keng, jeune fille capable de lire dans les pensées et les rêves, et de prêter son corps aux songeurs, Jen se met à voyager. Elle marche en sa compagnie à travers une forêt qui est aussi un palais d’un autre siècle. Les âges se superposent, sous nos yeux s’érigent des arbres, sous les leurs un dédale d’antan.

Que Weerasethakul filme deux princesses-fantômes sans âge ou de simples mortelles achetant de la crème anti-vieillissement, c’est toujours la peur de se rapprocher de la mort qui prévaut, et qu’une balade à travers le temps et les yeux d’un autre permet d’oublier l’espace de quelques heures. Heureusement, la jeune génération se montre plus téméraire, elle ne se berce pas d’illusions. Quand elle superpose les mondes, elle garde les pieds dans le réel. Proches des jeunes footballeurs qui jouaient littéralement avec le feu dans Phantoms of Nabua (2009), ceux de Cemetery of Splendour sont aussi courageux, tapant la balle à même les terres retournées par le bulldozer. Les violences du passé ont fait du futur un ennemi redouté, mais il s’affronte en équipe.


CEMETERY OF SPLENDOUR (Thaïlande, Royaume-Uni, Allemagne, France, Malaisie, 2015), un film d’Apichatpong Weerasethakul, avec Jenjira Widner, Banlop Lomnoi, Jarinpattra Rueangram. Durée : 122 min. Sortie en France le 2 septembre 2015.