L’incroyable THE WOLFPACK (non, ce n’est pas un documenteur…)

Film-miroir de Mustang, le documentaire The Wolfpack évoque la réclusion de six frères dans un appartement de Manhattan. Une histoire fascinante, supérieure au documentaire qui lui est consacré.

 

Pendant longtemps, il est difficile de s’expliquer pleinement la dichotomie entre le discours du film et ce qu’il nous montre à l’image. Les six grands ados auxquels s’intéresse The Wolfpack racontent leur histoire face à une caméra, qu’ils ne tiennent visiblement pas eux-mêmes ; option qui aurait d’ailleurs eu son intérêt, comme ont pu le démontrer Joaquim Pinto et Nuno Leonel dans Le chant d’une île (2003), prêtant quelques jours leurs appareils à un groupe de pêcheurs de Rabo de Peixe, autre microcosme masculin particulièrement isolé.
Dans The Wolfpack, en revanche, il y a bien un point de vue objectif, une présence continue et extérieure derrière la caméra. Elle interroge même les garçons : ils expliquent vivre dans un appartement de Manhattan qu’ils ne quittent jamais ou presque (une seule fois certaines années), vivant reclus sous la coupe de leur père investi d’une foi en Krishna mais surtout d’une peur panique du monde extérieur (qu’il appelle paradoxalement «prison»). Mais ce qu’ils disent aussi c’est ne recevoir personne dans leur antre. Il faudra bien attendre une demi-heure avant qu’ils explicitent le fait que la documentariste Crystal Moselle est l’exception qui confirme la règle. L’impossible point de vue s’explique enfin, de façon rationnelle bien sûr mais surtout décevante.

Il est malheureux de passer autant de temps à se demander ce que le film aurait pu ou du être.

Un reportage filmé sur la famille Angulo n’était peut-être pas le meilleur choix, finalement. Un article de presse, une simple rumeur et même sa bande-annonce semblent préférables pour servir au mieux cette histoire. Au contact d’une famille vivant en autarcie dans un appartement au coeur de New York, il convient de faire galoper l’imagination plutôt que de céder à une simple monstration du quotidien. Le fait que la réalisatrice ait pu pénétrer le foyer fait déjà s’envoler une grande part du mystère : si elle a pu franchir la porte, être invitée, c’est notamment que le père a baissé la garde. Plus The Wolfpack avance, plus elle avoue ses mensonges par omission. L’un des frères a déjà fugué, apprend-on. Et quand on voit soudainement la fratrie hors de l’appartement, on s’interroge sur le fait qu’elle soit devenu le témoin de cette émancipation au fur et à mesure, ou bien que cela ce soit déjà produit avant son arrivée (ce qui expliquerait leur rencontre préalable). Il y a bien quelques scènes, un bon nombre même, où la famille Angulo se filme elle-même. Seulement, ce sont des home movies, présentés comme tel, des reliques du passé. The Wolfpack aurait aussi bien pu se contenter de ces images troublantes, auréolées de quelques témoignages. Une autre possibilité aurait pu être de s’intéresser à la petite soeur Angulo ; une silhouette mystérieuse, une personne «spéciale» selon les dires du reste de sa propre famille, or elle n’existe pas ici… là où d’autres documentaristes auraient souhaité s’y intéresser en premier lieu. Il est malheureux de passer autant de temps à se demander ce que le film aurait pu ou dû être.

 

THE WOLFPACK de Crystal Moselle


La sensibilité et la personnalité des frères Angulo fait que l’on prend malgré cela beaucoup de plaisir à les écouter parler, jouer, se charrier, confier leurs doutes, expliquer leur notion de la solitude, ou encore raconter l’échappée solitaire et salutaire de leur grand frère. Crystal Moselle a assurément le mérite d’avoir su délier leurs langues. Mais au-delà de cela, difficile de ne pas se dire que ce récit incroyable, qui ne pouvait se déployer qu’une fois, n’a peut-être pas été porté à notre attention par la personne la plus aventureuse et inspirée. Les images les plus folles qu’elle ait réussi à capter ce sont les reconstitutions de scènes de films que les frères s’amusent à faire et refaire, eux qui en ont vu 9000 dans leur appartement, qui en ont rédigé les scripts entiers, obsédés par les Tarantino et Scorsese, fenêtres uniques et déformantes sur le monde. Si elle enregistre leurs «remakes», les metteurs en scène ce sont eux. Et ils ont du talent.


THE WOLFPACK (Etats-Unis, 2015), un film de Crystal Moselle avec la famille Angulo. Durée : 90 minutes. Sortie en France le 13 janvier, directement en DVD.