SPENCER : dans la tête de quelqu’un qui craint qu’on la lui coupe

Comme tous les ans, la famille royale d’Angleterre se réunit dans une de ses propriétés à la campagne pour célébrer Noël. Mais cette fois plus que les autres, la perspective de ces festivités codifiées jusque dans les moindres détails est insoutenable pour la princesse Diana, ce qui la plonge dans un état d’angoisse et de vulnérabilité extrêmes. À partir de cette situation, Pablo Larrain conçoit un film qui prolonge ses expérimentations sur le biopic déjà éprouvées dans Jackie, et qui visent à retranscrire un espace mental plus qu’à mener un récit classique.

Dans Spencer comme dans Jackie, la temporalité est resserrée au maximum – trois jours de la vie d’une personnalité dont les faits et gestes ont été scrutés, commentés, racontés durant tant d’années. Les trois jours de Jackie (Kennedy) étaient ceux, entre l’assassinat et les obsèques de son époux, qui allaient la conduire à perdre son nom de famille ; les trois jours de (Diana) Spencer sont ceux qui vont lui permettre de reprendre le sien, comme un symbole de son émancipation hors du milieu toxique et morbide des Windsor. C’est un léger spoiler, et la vraie surprise que nous réserve le film : qu’il finira in extremis bien, préférant au chemin tout tracé du martyre une échappée belle à la Once upon a time in Hollywood, où le réalisateur d’une fiction emploie le pouvoir de celle-ci pour exorciser le réel et permettre à son héroïne d’être sauvée au moins à l’écran. C’est loin d’être la seule audace que s’autorise Pablo Larrain, qui pousse les choix formels faits dans Jackie encore plus loin, et surtout en les détachant cette fois de tout fondement venant du réel. Jackie Kennedy maîtrisait l’art de la communication médiatique, et en jouait pour transformer son histoire en légende ; Larrain travaillait donc la même matière qu’elle dans le film qu’il lui consacre. Ici, l’attrait pour la mise en scène est du seul fait du cinéaste, puisqu’il accompagne un être à ce point étranger à cette pratique qu’elle ne parvient même pas à jouer un rôle ou à comprendre la logique qu’il y a à le faire. Les fictions qui se développent autour de Diana, puis en elle, le font à son insu.

Tout concourt à déconstruire le réel et recomposer en lieu et place un espace cérébral au point de rupture

L’impressionnante séquence d’ouverture donne la mesure de l’existence de poupée, docile et malléable, à laquelle il est attendu que Diana se plie. La mise en branle des festivités de Noël au manoir royal a plutôt des airs de déclenchement d’hostilités. Victuailles apportées par un régiment militaire, qui cède la place à une « brigade » de cuisiniers marchant eux aussi au pas ; pesée obligatoire des convives à leur arrivée (afin de s’assurer que tou.tes auront pris au moins un kilo et demi au fil des repas) ; dépôt dans la chambre de Diana de l’ensemble des tenues qu’elle aura à porter – sans qu’elle n’ait eu son mot à dire sur le sujet –, avec une étiquette précisant à quelle occasion précise chacune correspond. Tout est ritualisé jusqu’à l’absurde dans le monde en vase clos de la famille royale, qui s’apparente à ce que serait une version abusive d’un film de Wes Anderson (un peu comme s’il fallait vivre dans The French Dispatch), tellement corsetée que plus rien n’y respire. A force d’étouffer, Diana perd la raison, et glisse dans une démence où la maison se referme sur elle comme l’hôtel hanté de Shining.

La référence au monument de Kubrick confine par endroits à la copie presque conforme, dans les travellings parcourant les longs couloirs, ou le bal des fantômes autour de l’héroïne (de son enfance, ou d’Anne Boleyn, décapitée par un roi adultère qui voulait se débarrasser d’elle, un destin auquel Diana se pense à son tour condamnée). Mais le rapprochement n’est jamais écrasant, tant la forme de Spencer est incroyable à tous points de vue et de bout en bout – il le faut bien, sans cela le film s’effondrerait puisqu’il est un objet purement esthétique. La photographie de Claire Mathon, le montage de Sebastian Sepulveda (déjà à l’œuvre sur Jackie), la musique de Jonny Greenwood (qui travaille de manière époustouflante, sur toute la durée du film, la dissonance entre deux registres antagonistes : rigueur souveraine du classique et embardées free jazz), tout concourt à déconstruire le réel et recomposer en lieu et place un espace cérébral au point de rupture. Où Larrain nous fait effectuer une plongée à pic, dans la folie et la dépression, émaillée de scènes extraordinaires dont la plupart tournent autour d’un collier de perles offert à Diana par Charles, comme une insulte doublée d’une malédiction dont il s’agira de parvenir à se libérer.

SPENCER (Angleterre-Allemagne, 2021), un film de Pablo Larrain, avec Kristen Stewart, Timothy Spall, Sally Hawkins. Durée : 111 minutes. Sortie en France (sur Prime Vidéo) indéterminée.