LURKER : à toxique, toxique et demi

Matthew, vendeur dans une boutique de vêtements prisée des stars en devenir de Los Angeles, profite de la venue de l’une d’entre elles, le chanteur Oliver, pour provoquer un soi-disant hasard qui lui permet de s’immiscer dans son cercle de proches. En suivant de manière organique le développement de la relation tortueuse entre les deux hommes, sans jamais nous donner trop d’informations ni d’avance sur les desseins et les motivations de chacun, ni fixer ces derniers dans des cases prédéfinies (victime et prédateur, talentueux et envieux, attraction et répulsion…), le cinéaste Alex Russell maintient de bout en bout une incertitude et une ambiguïté qui font de son premier long-métrage une réussite épatante, à la hauteur de ses ambitions élevées.

Sur le papier, le pitch de Lurker devrait en faire un film balisé, piochant dans les codes du thriller et de l’étude de caractère de son personnage de fan déséquilibré et toxique. Trois choix forts d’Alex Russell font dérailler ce programme, pour notre plus grande satisfaction. Tout d’abord, il délaisse entièrement la piste d’une analyse psychologique de Matthew, son parcours passé, ses éventuels traumas qui auraient fait de lui l’individu borderline qu’il est quand il déboule dans la vie d’Oliver. Ce choix est directement lié au deuxième : ce que montre Lurker, et qui sert de seule éventuelle justification aux actes de son protagoniste, c’est que tout le monde, du plus bas au plus haut de l’échelle, adopte un comportement toxique et des ambitions égoïstes dans l’univers du film (dont les véritables adultes sont absents : une seule, la grand-mère de Matthew, apparait de temps en temps à l’écran, et est totalement dépassée par les évènements). Aucune relation sincère n’existe dans le récit, il est toujours question de chercher à profiter d’une faille ou d’un privilège d’autrui. Chacun.e est un maillon d’une longue chaîne d’abus et de convoitises. Une fois que Matthew est passé de l’autre côté du miroir (littéralement : des inconnus le sollicitent après l’avoir vu dans des publications sur l’écran de leur smartphone), parmi les stars plutôt que dans la plèbe, il devient lui-même la cible de fans cherchant à leur tour à atteindre Oliver. Lequel, situé au sommet de cette chaîne alimentaire, qui dévore au nom de la création, applique sans forcément s’en rendre compte les mêmes mécaniques délétères. Tel un roi dont le bon vouloir arbitraire prévaut sur sa cour, il distribue les postes et les faveurs, les promotions et les rétrogradations selon une logique insaisissable, aussi subjective que fluctuante. Dès lors, et c’est là une parmi les nombreuses réussites du film, on ne plaint Oliver ni plus ni moins que les autres ; tou.te.s participent au même jeu pervers et mettent sans cesse en balance ce qu’ils perdent et ce qu’ils pensent pouvoir gagner.

Lurker impressionne par son ton complexe et sa réflexion profonde sur ce que l’on est prêt à donner voire sacrifier de soi pour obtenir quelque chose en retour, sur les versants créatif comme intime d’une relation

Comme Matthew le dira froidement, il est juste meilleur que les autres pour passer des intentions aux actes, alternant entre la séduction, la soumission et les coups bas pour se frayer un chemin vers le sommet – devenir le plus proche compagnon d’Oliver, dans tous les sens que peut prendre ce terme : partenaire créatif (il aspire à devenir son vidéaste attitré), meilleur ami ou peut-être amant (la zone grise de la nature de l’attachement intime entre les deux jeunes hommes est particulièrement bien traitée), co-star sur les réseaux où il profite du système d’abonnements et de publications croisées pour récupérer une partie de la lumière du chanteur. Le troisième et dernier choix payant d’Alex Russell est de filmer cette histoire de la manière la plus simple et directe qui soit, un naturalisme qui nous garde toujours dans l’immédiateté du temps présent, sans aucun effet de style qui viendrait provoquer une déperdition de l’énergie du récit en alourdissant le geste. Pas de flashbacks (par l’image ou par des monologues) ni d’annonces anticipant les évènements à venir, pas de montage, pas de mise à l’image de ce qui se passe sur les réseaux et téléphones des personnages ; on reste dans l’œil du cyclone de l’action en cours, avec les quelques personnages impliqués au premier chef. S’il confond parfois vitesse et précipitation dans ses bascules narratives, Russell fait preuve de beaucoup de maîtrise dans le développement de chacun des chapitres qui en découlent : l’innocence feinte, le chantage assumé, le mariage de raison. A chaque fois, Lurker impressionne par son ton complexe et sa réflexion profonde sur ce que l’on est prêt à donner voire sacrifier de soi pour obtenir quelque chose en retour, sur les versants créatif comme intime d’une relation. Et les interprétations de Timothée Pellerin et Archie Madekwe (ainsi que de tous les seconds rôles) participent grandement au succès de l’entreprise.

LURKER (Etats-Unis, 2025), un film d’Alex Russell, avec Timothée Pellerin, Archie Madekwe, Havana Rose Liu, Sunny Suljic. Durée : 100 minutes. Sortie en France indéterminée.

Le 73è Festival international du film de San Sebastian se déroule du 19 au 27 septembre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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