Montana, 1925. Après son mariage avec un riche éleveur, Rose, veuve et mère, endure la malfaisance d’un beau-frère dont le machisme s’étiole toutefois au contact du grand fils de la mariée : Power of the Dog finit par décevoir, à force de faire mousser son intrigue au détriment de l’empathie et de s’embourber dans les stéréotypes de genres.

 

C’est au moins la deuxième fois cette année. La deuxième fois qu’un grand cinéaste nous la fait à l’envers, qu’il se sert d’une bonne histoire comme d’un tremplin pour en raconter une autre, que lui seul croit plus forte. La première fois, c’était Shyamalan, persuadé que l’impact de Old ne tenait pas à son mystère mais à sa dissipation totale. « Vous aimez l’inexplicable ? Alors vous adorerez que je vous l’explique » revendiquait-il en substance. Seul le dénouement semblait devoir l’emporter. Tout ce qui précédait s’imposait finalement comme de l’utilitaire, et les personnages, comme des marionnettes. La fin plutôt que les moyens, le whodunit plutôt que le fantastique. Même topo avec Jane Campion, deuxième coupable, à nos yeux, de ce goût trop prononcé pour l’intrigue au détriment du reste, de cette trahison qui nous laisse bêtes et déçus.

« Un piano, cadeau de George à Rose, la veuve qu’il vient d’épouser. Ce clin d’œil est aussi gros que drôle, surtout que la pauvre mariée en joue très mal, coupant net toute filiation éventuelle avec La Leçon de Piano »

Sans rien révéler de l’intrigue de Power of the Dog, notons simplement que son envie de surprendre et de jouer au plus malin se fait elle aussi sur notre dos de spectateur. Sa greffe in extremis du genre criminel sur le drame psychologique ne prend pas. Elle rend même ce dernier caduque, vain. C’est comme si In the Cut finissait par rattraper et supplanter La Leçon de piano, alors que nous n’avions d’amour que pour le second, que ce nouveau long ne se prive d’ailleurs pas de rappeler. Une femme entre deux hommes, une installation au bout du monde (ce Montana a l’air bien insulaire et pour cause, le film a été entièrement tourné en Nouvelle-Zélande, et on sent bien l’intimité entre Campion et les paysages de sa patrie) et… un piano, cadeau de George (Jesse Plemons) à Rose (Kirsten Dunst), la veuve qu’il vient d’épouser. Ce clin d’œil est aussi gros que drôle, surtout que la pauvre mariée en joue très mal, coupant net toute filiation éventuelle. Drôle ? S’il fallait se contenter des moyens, sans considérer la fin, nous en serions sûrs. Comment prendre au sérieux Peter (Kodi Smit-McPhee), fils de Rose, ado émo ténébreux sorti d’un film de Tim Burton, dont la pratique inattendue et ponctuelle du hula hoop ne vise apparemment qu’à hurler sa féminité ? Comment se retenir de glousser en regardant Phil (Benedict Cumberbatch) astiquer la selle de son défunt mentor ou enfoncer dans le sol un gros poteau placé entre ses jambes ?

Sauf que ces stéréotypes finissent par s’avérer dénués d’ironie. Normal que Phil s’astique la selle : il est vraiment un homosexuel refoulé. Normal que Peter soit ténébreux et solitaire : il a vraiment l’esprit tordu. On se trompait. Il n’y avait pas de second degré, que du premier. Que faut-il alors penser de la délicatesse des gestes de Peter, de ses goûts qui l’éloignent de la doxa machiste ? Jane Campion lui attribue-t-elle seulement parce qu’elle espère nous convaincre ainsi de son homosexualité ? Parce qu’un homme faisant du hula hoop est forcément gay, à ses yeux ? Ou à ceux des spectateurs, estime-t-elle, ce qui n’est pas plus honorable ? On préfèrerait croire à une lecture erronée ou parcellaire de notre part (las, on aimerait aussi avoir foi en ce « pouvoir du chien », à cette ombre dans les collines qui pourrait influer sur les comportements), mais il y a d’autres preuves à charge, plus difficilement contestables.

« Power of the Dog n’est pas un mauvais film, mais il cumule trop de poncifs et de fautes de goûts pour qu’on lui accorde le bénéfice du doute quant au sort réservé à ses personnages homosexuels avérés ou supposés »

Le traitement de Rose et la direction donnée à l’interprétation de Kirsten Dunst ne sont pas sans embarras. La scène où elle se traine au sol pour finir des fonds de bouteille, en quête de bibine, pendant que son malfaisant beau-frère la harcèle en sifflotant l’air qu’elle n’arrive pas à jouer au piano, ne restera assurément pas comme l’une des plus grandes filmées par Campion (à moins de voir là la cinéaste elle-même, n’en pouvant plus d’être ramenée à son chef-d’oeuvre ?)… On est sceptique devant les choix de casting empruntés à d’autres, le duo Plemons/Dunst sorti de la saison 2 de Fargo, le Benedict Cumberbatch de Imitation Game. On ne sait non plus que dire devant cet unique plan aérien autour du couple formé par Rose et George, tout droit sorti des Seigneurs des Anneaux (l’air de la Nouvelle-Zélande, sûrement), faussement épique et pas loin d’être hors-sujet. On reste perplexe face à ce trait sanglant barrant des hautes herbes, là pour signifier une mise à mort hors-champ; image tellement vue ailleurs qu’on se demande pourquoi elle n’a pas encore été interdite…

Power of the Dog n’est pas un mauvais film, mais il cumule trop de poncifs et de fautes de goûts pour qu’on lui accorde le bénéfice du doute quant au sort réservé à ses personnages homosexuels avérés ou supposés. Et l’absence d’un véritable point de vue, d’un personnage référent que défendrait la cinéaste, obscurcit encore les enseignements à tirer du film… Alors quand Jane Campion préfère terminer en impasse ce chemin vers la rédemption et l’amour masculin qu’elle a patiemment pavé, pour ouvrir à la place une voie de desserte vers une vengeance inutile et peu charitable, on se dit qu’on a probablement raison d’avoir trouvé ce trajet désagréable.

 

POWER OF THE DOG (Nouvelle-Zélande, Australie, 2021), un film de Jane Campion, avec Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Jesse Plemons, Kodi Smit-McPhee. Durée : 126 minutes. Disponible sur Netflix le 1er décembre 2021.