Comment contester un pouvoir en place ? Une certaine tendance des Trois Continents 2013

Petit guide (non exhaustif) à l’usage des cinéastes contestataires, ou aspirant à le devenir, en cinq exemples plus ou moins inattendus glanés au 35e Festival des 3 Continents de Nantes.

BENDING THE RULES de Benham BehzadiLe film le plus direct des cinq est aussi le moins convaincant – de quoi inciter les apprentis contestataires à opter pour un maximum de subtilité et à privilégier des voies d’expression détournées. Bending the rules (critique à lire ici) entend dénoncer les privations de liberté en Iran, mais à vouloir le faire trop frontalement il se finit par se retrouver à son tour pris à leur piège. La révolte engagée par le réalisateur Behnam Behzadi est adolescente, pour ne pas dire puérile. Elle repose sur une confrontation binaire, entre d’une part un groupe de jeunes pleins d’énergie et de soif de liberté, et de l’autre un patriarche tenant de l’immobilisme strict et fermé du système en place. Tant que cette opposition se traduit en actions et réactions concrètes, le film tourne à plein régime. Mais quand les ressources des deux camps sont épuisées, et que la guerre de mouvement laisse place à une guerre de positions, il cale. Pour se poser et réfléchir, il faut se doter de moyens d’un autre ordre que pour foncer tête baissée dans la mêlée. Behzadi ne s’est pas mis en état de les avoir dans Bending the rules, qui manque dès lors de contenu à mettre derrière ses slogans volontaires, légitimes, mais creux.

LEÇONS D’HARMONIE d’Emir BaigazinQuelques centaines de kilomètres au Nord de l’Iran, le Kazakhstan est un autre très bon candidat potentiel à l’émergence de films séditieux, dénonçant le règne du despote (pardon, président-démocratiquement-élu-avec-plus-de-90%-des-voix) Nursultan Nazarbayev, assis sur son tas d’or hydrocarburé depuis bientôt un quart de siècle. Le cinéma kazakh sortant tout juste le nez de sa yourte, Leçons d’harmonie (critique à lire ici) fait figure d’éclaireur. On espère qu’il en inspirera beaucoup d’autres, tant il est exemplaire dans son emploi de la parabole flirtant avec le fantastique à des fins politiques. Le réalisateur novice Emir Baigazin conçoit un décalque de la situation réelle dans son pays, sous la forme d’un univers préadolescent aux airs de Sa majesté des mouches. Dans un collège à la localisation inconnue, les élèves sont livrés à eux-mêmes par des adultes démissionnaires – parents absents, professeurs transparents. Ils se constituent en société secrète (les rencontres dans un sous-sol façon Fight club), dont les règles et le rôle attaché à chacun sont les reflets de la structure du véritable Kazakhstan. On y retrouve le tyran, sa police aux ordres qui cogne sans contrôle ni retenue, le gros de la population qui courbe l’échine et obéit à tout en silence, et quelques insurgés qu’il s’agit d’abattre par la force ou le ridicule. Le reflet visible dans le miroir tendu par Baigazin est suffisamment net pour que son propos soit limpide, et assez déformé pour que ce message n’étouffe pas la puissance fictionnelle du récit. La dénonciation devient bien plus directe dans la dernière partie de Leçons d’harmonie, qui fait se rejoindre les deux mondes, celui des enfants et le pays réel. Loin de l’affaiblir, cette confrontation renforce le film en l’endurcissant. Elle ouvre en effet la porte à l’idée d’une perpétuation sans fin du système basé sur la violence et les abus, les enfants n’ayant rien inventé mais reproduisant fidèlement ce qu’ils ont observé autour d’eux.

FENG AI / 'TIL MADNESS DO US PART de Wang BingBon élève à l’école des régimes non-démocratiques, le Kazakhstan reste toutefois un petit joueur par rapport à son voisin chinois, dont Wang Bing sillonne les routes depuis plus de dix ans, jusque dans ses confins les plus reculés. Il en ramène des films immenses, qui montrent avec une intelligence et une portée émotionnelle phénoménales l’ampleur des dommages causés par le pouvoir en place envers sa population. ‘Til madness do us part (critique à lire ici) entérine ce que l’on savait déjà, que Wang Bing est au cinéma de contestation ce que la Chine est à l’oppression des individus. Le film est bien plus que cela, mais il est entre autres un glaçant portrait oblique de la Chine. La mise en scène de Wang Bing nous fait subir la captivité endurée par les internés de l’asile, sans traitement de faveur. Comme eux nous nous heurtons aux murs, aux barreaux et aux portes cadenassées, avec un contact avec le personnel réduit au rituel de remise obligatoire des médicaments. Il n’y a pas d’échange, la relation étant doublement à sens unique : le personnel décide quand il daigne venir, et lorsque c’est le cas il impose un ordre du jour que les internés subissent. Les rares nouvelles que l’on a de l’extérieur indiquent qu’il est régi par le même rapport de force brutal. Une ville où nous mènent les pas d’un détenu en liberté conditionnelle semble abandonnée à sa décrépitude, sans trace du pouvoir censé l’administrer. Quant aux parents « libres » que l’on voit venir rendre visite à leurs proches, tous ont inévitablement une affaire à évoquer, d’injustice ou de vexation de la part des autorités chinoises. L’immersion totale que nous prescrit Wang Bing, chez les plus malheureux dans cette terre de malheur, nous fait encaisser de plein fouet leur condition à tous, par notre perception physique et non simplement notre discernement intellectuel. De part et d’autre des barreaux de l’asile, le même enfermement dans une prison aux maîtres insaisissables prévaut.

EL MUDO de Daniel et Diego VegaPour que surgisse un besoin de dénonciation, il n’y a pas forcément besoin qu’un État soit tyrannique ; il suffit qu’il soit vicié. C’est le cas du Pérou tel que nous le décrivent les frères Daniel et Diego Vega dans El mudo (critique à lire ici), centré sur Constantino, un juge droit dans ses bottes et irréprochable jusqu’à ce qu’une balle perdue venant traverser sa gorge le rende muet. Ce handicap physique va être l’étincelle provoquant la perte progressive de tous les moyens du personnage, et de la position d’autorité qu’il en tirait. Au sein de sa famille comme dans l’exercice de son travail Constantino se voit déconsidéré, puis déclassé car maintenant que l’armure qu’il s’était constituée est fendillée, tout son entourage compte bien en profiter. Les frères Vega mènent la chronique de la chute de Constantino avec un humour à froid naturellement ravageur (les au revoir caustiques des employés du tribunal à Constantino lors de sa mutation-rétrogradation), et qui le devient encore plus dès lors qu’il apparaît qu’il n’y a rien d’anodin à rentrer dans le rang comme cela s’impose au juge. La norme, au Pérou, semble être en effet le règne d’une corruption et d’une incompétence généralisées à tous les niveaux de la justice et de la police. La première impression que nous renvoyait Constantino était celle d’un homme hautain et autoritaire. La suite nous révèle qu’il était en vérité un résistant d’un genre unique, ramant de toutes ses forces à contre-courant au sein d’un système en faillite, comme l’ersatz d’enquête sur la balle qui l’a atteint en apporte un triste exemple. Face à cette tristesse, à laquelle s’ajoute celle de voir Constantino, simple humain, céder à son tour, les cinéastes prennent le parti du rire. Le rire grinçant, de dépit, ultime moyen de riposte contre l’étalage de satisfaction d’être pareillement tous pourris qui déborde de la dernière séquence festive d’El mudo.

Enfin, la contestation peut et doit s’affirmer dans les pays d’apparence modèle. Ce n’est pas parce que tout y paraît plus beau et confortable qu’il faut se contenter de cette première impression, et s’abstenir d’en gratter la surface. Au revoir l’été (critique à lire ici) en fait une remarquable démonstration, appliquée au cas du Japon. Plus subtil encore que les réalisateurs d’El mudo, Koji Fukada avance masqué pendant un long moment. Ce n’est que dans la dernière ligne droite de son film que le voile de délicatesse se déchire et laisse apparaître au grand jour la profonde amertume du regard qu’il porte sur son pays. La demi-douzaine de personnages principaux d’Au revoir l’été forme une communauté assez fournie et diversifiée pour agir comme un modèle réduit du Japon. Mais avant d’être des symboles figés, ils et elles sont des individualités complexes, chose que Bending the rules tend à oublier et que Fukada cultive avec finesse en s’attardant longuement aux côtés de chacun pour tous les comprendre, les lasser s’épanouir. En plus de créer un beau film, cette manière de procéder retire le besoin de placarder sur les protagonistes transformés en hommes sandwichs le propos contestataire. Celui-ci survient de lui-même, une fois arrivé à maturation, avec en prime une onde de souffle décuplée. On reste la gorge nouée devant le tableau complet, où les adultes ont non seulement raté leurs vies mais aussi piégé celles de la génération suivante, prête à prendre le relais, par leurs choix hasardeux menant à des impasses. Les jeunes héros au cœur d’Au revoir l’été n’ont même pas vingt ans, pourtant ils sont déjà étranglés comme s’ils en avaient quarante (une remise de photo d’enfance, signe d’un paradis perdu alors qu’ils sont aujourd’hui encore des enfants, scelle cette cruelle réalité). On comprend alors qu’au fil du film Fukada nous a murmurés – plutôt que de nous assommer avec elles – certaines des causes de ce piège : la compétition scolaire acharnée, les love hotels, Fukushima… Autant de pièces d’un autre puzzle, créant les conditions de l’aliénation.

Le 35e Festival des 3 Continents de Nantes s’est déroulé du 19 au 26 novembre 2013