SORRY WE MISSED YOU : Daniel Blake 2.0

Leurré par la promesse d’y gagner plus d’argent et ainsi de pouvoir offrir une vie plus confortable à sa famille, Ricky devient chauffeur-livreur de colis, soi-disant à son compte mais en réalité contrôlé dans ses moindres déplacements de 7h à 21h par le boîtier servant à scanner les dits colis. En prenant pour sujet l’« uberisation », Ken Loach continue son mano a mano avec les mécanismes d’exploitation et d’écrasement des travailleurs. Loach reste Loach, le capitalisme reste le capitalisme (en pire), et devrait malheureusement être celui des deux qui vivra le plus longtemps.

Retour au front de Ken Loach, à bientôt 83 ans et alors qu’il avait annoncé que Moi, Daniel Blake, qui lui avait valu sa deuxième Palme d’or en 2016, serait son dernier film, Sorry we missed you est quasiment la copie conforme de son prédécesseur. Tout y est reconduit à l’identique, y compris les impasses et les limites d’un long-métrage dont l’ensemble des forces sont mises au service du propos dénonciateur de son auteur. Lequel est évidemment légitime, tant le modèle anglais (qui infuse de plus en plus de notre côté de la Manche, entre livreurs de repas mineurs et « juicers » sillonnant les rues la nuit en quête de trottinettes à recharger) impose à ceux qui le subissent une existence un peu plus infernale chaque jour en éparpillant façon puzzle le modèle de la journée de 7 ou 8 heures ; entre d’une part les écœurants « contrats 0 heure » (salarié.e, mais avec des horaires non garantis d’une journée à l’autre, comme l’est Abby, la femme de Ricky), et de l’autre les journées de 14 heures auxquelles sont astreints les livreurs franchisés, non salariés mais fliqués par un boîtier qui les considère comme disponibles de 7h à 21h, six jours par semaine.

Impossible, en ayant des opinions politiques proches de celles de Loach, de ne pas être comme lui scandalisé et enragé par ce constat. Mais difficile, néanmoins, de fermer les yeux sur les faiblesses de ses derniers films, en pilotage automatique comme nous l’écrivions à propos de Jimmy’s Hall. Ken Loach et son scénariste Paul Laverty ne mettent plus le même soin qu’avant à articuler des péripéties (comme dans Moi, Daniel Blake, certaines séquences semblent expédiées sans se soucier de leur construction, seules comptent leurs conséquences tragiques) et des destins – il n’y a pas de progression dramatique à proprement parler, elle est remisée pour laisser la place au constat et à l’indignation. Les différences les plus notables entre Sorry we missed you et son prédécesseur paraissent être en réponse à l’évolution du libéralisme dans l’intervalle entre les deux œuvres, comme pour ne pas lui céder un pouce de terrain : il est devenu plus violent alors le film l’est, il s’en prend à de plus en plus de monde alors le film observe une famille entière et non plus un homme seul.

En approfondissant les personnages les plus au fait du (dys)fonctionnement du monde, Sorry we missed you ne se serait pas contenté d’avoir recours aux ressorts de l’empathie et en aurait appelé à la réflexion critique

Avec ses quatre personnages centraux, les deux parents et les deux enfants, Sorry we missed you semble un temps s’inscrire dans le sillage d’une autre Palme d’or, la plus récente, celle d’Une affaire de famille dont il pourrait être le prequel. Quand on la rencontre la famille de Kore-eda survit dans la marge presque invisible d’une société brutale et maltraitante, cette même marginalité dans laquelle la famille de Loach pourrait malheureusement glisser à la suite des événements de Sorry we missed you. Chaque personnage d’Une affaire de famille est porteur d’un récit et de thèmes qui sont chers à son auteur. Chez Loach, au-delà du père cela ne vaut que pour le fils Seb, engagé dans une voie à la Sweet Sixteen. Ce développement incomplet des personnages secondaires est regrettable, car certain.e.s portaient en eux de quoi tirer le film vers le haut. Les enfants du couple (Seb et sa sœur Liza Jane) d’une part, qui comprennent intuitivement l’esclavage moderne dont leur père est la victime, le chef intransigeant de Ricky (Maloney) d’autre part, sont les plus au fait du (dys)fonctionnement du monde. En les approfondissant, Sorry we missed you ne se serait pas contenté d’avoir recours aux ressorts de l’empathie et en aurait appelé à la réflexion critique. Un travail qu’il nous revient de faire, en dehors du film, en prenant le contre-pied de l’affirmation péremptoire de Maloney : « le client ne s’intéresse qu’au prix, à la livraison, et au produit qu’il tient dans la main » et n’a que faire des humains broyés en chemin.

SORRY WE MISSED YOU (Royaume-Uni – France, 2019), un film de Ken Loach, avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone, Katie Proctor. Durée : 100 minutes. Sortie en France indéterminée.