Envoyé spécial… au FIFIB 2018 : beauté des fragments

De notre trop bref passage à la septième édition du festival de Bordeaux, on retiendra plusieurs choses : surtout des fragments, là où les films « pleins », (trop) construits, cohérents, à des degrés divers, ont eu tendance à décevoir.

Passons vite sur Doubles vies, le film d’Olivier Assayas, globalement embarrassant : on était prévenu qu’on y verrait, pour l’essentiel, de grands bourgeois parisiens disserter sur les promesses et menaces du numérique dans le monde de l’édition. On n’imaginait pas le caractère à ce point répétitif de ces péroraisons, généralement à table, entre deux infidélités. Certes, le cinéaste semble conscient, dans une large mesure, des aspects caricaturaux des discours des uns et des autres. Mais d’un autre côté, on voit bien qu’il ne renonce pas à tenir un propos, plutôt réac, et déjà dépassé – quel romancier connu aujourd’hui tient un blog politique ? Sur le papier, pourquoi pas : filmer des gens qui discutent, sans illusion sur la qualité des échanges, mais sans nier tout à fait la possibilité d’un débat d’idées. Ça pourrait être fécond, ça se joue sans doute à peu de choses (une écriture défaillante, une pluie de répliques involontairement comiques, « ah oui, j’ai lu son portrait dans Libération »), en l’occurrence c’est un très gros raté, venant d’un cinéaste qui en commet parfois.

En compétition officielle, on a été séduit par le beau Suburban Birds, premier long métrage d’un jeune cinéaste chinois après des études dans un tout autre domaine (ingénierie biomédicale). Double chronique, des escapades d’un groupe d’enfants d’un côté, de topographes enquêtant sur un affaissement de terrain de l’autre. On n’est pas sûr que le lien un peu « concept » entre ces deux histoires (sont-elles concomitantes, ou bien le jeune et le moins jeune Hao sont-ils la même personne à dix ans d’intervalle) soit absolument nécessaire, au même titre qu’une poignée d’afféteries tirant le film vers l’étrange. Pour l’essentiel (la partie centrale, succession de scènes avec les enfants), c’est très simple, inspiré et touchant : on se dit qu’un tel film, sans intrigue, presque sans enjeu (de la pure chronique), aurait peu de chances de voir le jour en France, vu la manière dont les projets sont évalués et soutenus, et que c’est peut-être dommage.

Sophia Antipolis est un beau lâcher, de morceaux, de scènes, qui s’enchaînent dans un mélange de grâce et de rugosité

Fragments aussi dans le tout aussi (différemment) inspiré Sophia Antipolis, de Virgil Vernier (Prix longs-métrages de la sélection française). Sa première moitié est particulièrement frappante : de très jeunes filles qui font de la chirurgie esthétique, un jeune vigile qui se trouve pris dans une sorte de milice d’autodéfense, deux femmes d’âge moyen (une veuve asiatique, l’autre aux faux airs de Marie Rivière) qui sillonnent la ville pour porter la parole d’une semi-secte, mission qui se mue peu à peu en une ballade et des aveux touchants. Ça se joue à peu de choses (bis), on pourrait facilement être agacé par cette volonté de livrer un état du monde à travers une succession de passages plus ou moins réalistes ou insolites. En l’occurrence, dans le registre de l’essai (poétique, politique), c’est une vraie réussite. On aime un peu moins la deuxième partie, quand le récit s’emploie à lier entre elles ses différentes intrigues. On bien c’est cette histoire de crime sordide, au cœur de l’enquête des miliciens (qui concerne l’une des filles du début, bon), qui nous intéresse moins. Peu importe, c’est un beau lâcher, de morceaux, de scènes (mentionnons encore celle avec le grand brûlé), qui s’enchaînent dans un mélange de grâce et de rugosité.

On reste dans le cinéma choral avec Lone Star, de John Sayles (1996), retenu par Kleber Mendonça Filho dans le cadre d’une carte blanche. Sans être l’immense révélation espérée (on a plus été sensible à titre personnel au magnifique Lianna, découvert il y a quelques semaines), le film est passionnant. On voit d’où il vient (Liberty Valance, Mankiewicz), ce qu’il annonce (le néo-western type Trois enterrements), on mesure surtout comme cet objet d’allure un peu lâche peut rester, et constituer une source d’inspiration dix ou vingt ans après : on devine quels passages Mendonça Filho a eu en tête au moment de créer Les Bruits de Recife, on se doute que le personnage de la mère a pu influencer l’héroïne d’Aquarius, et rien que pour cela, Sayles doit être mille fois salué.

C’est Guillaume Lillo qui, avec le court Rémy sera le mieux parvenu à cumuler les avantages du fragment et du tout

Fragments encore, presque par définition, du côté des cours-métrages. On a aimé, à des degrés divers, l’insolite initiation sentimentale de l’héroïne de Côté cœur (Grand Prix courts-métrages), d’Héloïse Pelloquet, les discussions des jeunes garçons de Saint Jean, de Simon Rieth (la manière dont il fait voir le besoin de figures masculines plus âgées, inspirantes ou protectrices, oscillant entre naturalisme et science-fiction), voire dans ses quelques bonnes scènes la fureur comique du moins réussi Prends mon poing. Mais c’est Rémy qui fut la révélation du festival : ce collage de vidéos trouvées sur internet pourrait relever de l’essai un peu vain, c’est une expérimentation souveraine, qui parvient à former un récit d’une vraie solidité. Souveraine et pas chiquée : on sent le côté « sans filet » du parcours de ce jeune homme qui va s’isoler, s’enfermer, dans le chalet de ses parents, récrimine contre ses derniers, attends sa meilleure amie qui ne vient pas et parle à son chat, entouré d’un curieux bestiaire – animaux morts, ou agonisants, électroniques, vivants. Tout cela fantasmé à partir d’une chambre, en utilisant un matériau qui ne lui appartient pas. Mine de rien, c’est Guillaume Lillo qui, avec ce court film sera le mieux parvenu à cumuler les avantages du fragment et du tout.

La 7è édition du FIFIB s’est déroulée à Bordeaux du 9 au 15 octobre 2018.