LA ROUTE SAUVAGE, filmer la dureté du monde avec douceur pour ceux qui la subissent

Charley a quinze ans et sa vie semble enfin prendre un tour plus favorable : son père avec qui il vit seul rencontre une femme apportant de la stabilité au foyer, lui-même se trouve une passion et un petit boulot chez un éleveur de chevaux de course. Mais les humains et les animaux qui lui sont chers sont brutalement arrachés à Charley, et ses idéaux trahis par les personnes qui l’entourent. C’est le début d’une fugue qui tourne à la descente aux enfers, mais qu’Andrew Haigh filme jusqu’au bout avec doigté et humanité.

Andrew Haigh s’était fait un nom avec ses drames anglais intimes, Week-end puis 45 ans. Sa traversée de l’Atlantique, pour aller tourner dans les grands espaces américains, n’a rien fait perdre de sa force à son cinéma – au contraire, sa mise en scène trouve dans ces lieux une puissance supplémentaire. Adaptant un roman de Willy Vlautin, projet qui lui tenait à cœur depuis longtemps (au point qu’il a fait en amont du tournage le même trajet à travers les États-Unis que son héros), Haigh atteint le même point d’équilibre miraculeux qu’Alfonso Cuaron dans Roma. Il filme la dureté du monde avec douceur pour ceux qui la subissent, ne faisant pas son film sur le dos de ces derniers mais avec eux ; et dans le même temps il déploie scène après scène une réalisation virtuose, faite de visions splendides et de plans-séquences saisissants. Haigh est à la fois discrètement brillant, et délicatement déchirant.

Andrew Haigh filme la dureté du monde avec douceur pour ceux qui la subissent, ne faisant pas son film sur le dos de ces derniers mais avec eux ; et dans le même temps il déploie scène après scène une réalisation virtuose, faite de visions splendides et de plans-séquences saisissants

La dégringolade de Charley vient de la conjonction entre le manque d’un cadre stable pour le soutenir et lui permettre de s’épanouir ; et une poignée de décisions trop radicales de sa part, aux conséquences désastreuses. Les choses tournent très mal très vite, et transforment en SDF un gamin solitaire en quête de paix et croyant encore en l’absolu. L’innocence du point de vue enfantin de Charley sur les dysfonctionnements du monde qui l’entoure est restituée avec justesse par Haigh, en particulier lorsqu’il est confronté au traitement déloyal imposé aux chevaux élevés pour participer à des courses. Les humains les contraignent à endosser cette fonction, et quand ils ne peuvent plus la tenir du fait d’une usure ou de blessures dont ils ne sont pas fautifs, ce sont eux qui en payent le prix, avec leur vie. C’est parce qu’il refuse d’être complice ou même simple témoin de cette froide cruauté que Charley s’enfuit, avec un but mais sans les moyens de l’atteindre, sur la route avec un cheval (Lean On Pete, qui donne son titre original au film) condamné à être vendu à l’abattoir.

Andrew Haigh a la sagesse et l’empathie de ne pas répondre à la cruauté du monde par le cynisme de son film. En bon dramaturge, il ne condamne ni ne juge aucun de ses personnages, dont il préfère sonder les failles, les échecs, les espoirs déçus, afin de donner d’eux un portrait subtil évitant la facilité des clichés. Pour ce faire Haigh base son récit sur de longues scènes, qui prennent la forme de longues prises où les comédiens peuvent à leur tour donner leur meilleur. Du premier (le jeune Charlie Plummer) aux seconds rôles (entre autres Chloë Sevigny, Steve Buscemi), tous sont parfaits. Le réalisateur applique à tous une réplique d’une d’entre eux : « on ne peut pas tomber à l’infini ». Chacun a son éclair d’humanité, même fugace et au milieu d’actes et de pensées plus sombres. Une semblable étincelle de bonté fera que Charley sera sauvé in extremis ; sans pour autant qu’il s’agisse d’un happy-end oublieux des épreuves passées. Charley est sauvé, mais l’épilogue poignant nous rappelle qu’il lui faudra des années, une vie peut-être, pour se remettre (sans garantie de succès) de toute la douleur accumulée.

LA ROUTE SAUVAGE (Lean On Pete, États-Unis, 2017), un film d’Andrew Haigh, avec Charlie Plummer, Chloë Sevigny, Steve Buscemi. Durée : 121 minutes. Sortie en salles en France le 25 avril 2018, et en DVD le 16 octobre 2018 (éditions Ad Vitam).