IL SE PASSE QUELQUE CHOSE, guide de rencontres

Après une rencontre fortuite, où l’une a sauvé la vie de l’autre, l’espagnole extravertie Dolorès et la bulgare timide Irma parcourent ensemble les routes d’un coin de Provence (encore) épargné par le tourisme, vers l’étang de Berre. À partir des thèmes classiques du duo dépareillé et du road-movie, la cinéaste Anne Alix signe un premier long-métrage de fiction perfectible mais très attachant.

Anne Alix est une fausse novice, qui a déjà quelques films à son actif dont plusieurs documentaires, ce qui se ressent nettement dans Il se passe quelque chose. Il se passe assurément quelque chose dans la manière dont Anne Alix parvient à faire vivre à nos yeux les lieux qu’elle filme et leurs habitants, qui interviennent en tant que non-professionnels et dans leurs propres « rôles » autour des personnages interprétées par Lola Dueñas (Dolorès) et Bojena Horackova (Irma). Le film est mû tout entier par ce goût pour les rencontres imprévues, non contrôlées, et les miracles qu’elles peuvent constituer ; en connexion directe avec les scènes, indépendantes du reste du récit, où Alix observe les efforts d’apprentis spirites cherchant à entrer en communication avec des esprits dans des maisons abandonnées. Le jeu en vaut la chandelle, tant il y a à gagner dans une rencontre avec quelqu’un venant d’un autre plan d’existence – qu’il s’agisse d’un pays, d’une culture, de la vie après la mort.

Il s’est passé quelque chose, dont on garde le souvenir en soi ; comme on le fait d’une rencontre accidentelle, éphémère, et qui n’en est que plus précieuse et féconde

L’industrie du tourisme, qui n’est au fond que fiction et storytelling (on le voit dans les scènes tournées dans le faux village provençal / vrai centre commercial sorti de terre au milieu de nulle part), est naturellement le repoussoir du cinéma à l’assise documentaire d’Anne Alix. Laquelle élabore, au fil des rencontres, une belle et surprenante proposition à contre-courant de cet ennemi : dans cette région française, les « étrangères » que sont les deux héroïnes espagnole et bulgare n’y croisent presque uniquement que d’autres étrangers. Ouvriers agricoles ou à l’usine, bergers, pêcheurs, tous réfugiés fuyant les guerres et les oppressions d’hier ou d’aujourd’hui et contribuant à construire et perpétuer un territoire à l’identité protéiforme mais aussi relative – le beau dialogue où Dolorès et Irma font mine de se disputer pour déterminer si le paysage qu’elles traversent est le reflet fidèle du pays natal de l’une plutôt que de l’autre.

D’autres moments très réussis sont les trouées oniriques, où la réalité documentaire des lieux se dilue dans la brume du rêve (les êtres qui atteignent la plage en émergeant de la mer Méditerranée). Là où le film s’avère moins adroit est dans sa part de fiction, où il peine à se développer aussi bien que dans ses aspects documentaires. Anne Alix tâtonne dans le tissage du fil d’un récit, voire manque de s’égarer – ainsi l’idée de séparer les deux héroïnes à l’entame du dernier acte, freine la dynamique qui entraînait le film. Mais Il se passe quelque chose reste assurément une belle expérience, une belle flânerie hors des sentiers battus. Il s’est passé quelque chose, dont on garde le souvenir en soi ; comme on le fait d’une rencontre accidentelle, éphémère, et qui n’en est que plus précieuse et féconde.

IL SE PASSE QUELQUE CHOSE (France, 2018), un film d’Anne Alix, avec Lola Dueñas, Bojena Horackova. Durée : 101 minutes. Sortie en France le 15 août 2018.