LES FANTÔMES D’ISMAËL : Reines et roi

Au cœur de Trois souvenirs de ma jeunesse, il y avait un Dédalus (Paul) dont l’identité incertaine et fragmentée servait de rampe de lancement au récit. Dans Les fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin reprend ce principe et le démultiplie comme s’il l’avait placé dans la pièce aux miroirs de La dame de Shanghaï. Il y a ici deux Dédalus (Ismaël et Ivan), dont un porte un autre nom de famille et est aimé par deux femmes, quand l’autre est un personnage à cheval entre la réalité et la fiction. La vie est un vertige toujours plus vaste, où l’on se perd toujours plus profondément.

Peut-être parce qu’il en avait eu la prémonition, ou bien parce que ses décisions en ont pavé le chemin, toujours est-il que cette obsession du film pour le dédoublement et l’indétermination a fini par l’absorber lui-même : il existe deux Fantômes d’Ismaël, l’original visible dans une poignée de salles et son faux jumeau amputé de vingt minutes que le comité de sélection du Festival de Cannes a décidé de présenter en ouverture (hors compétition). Un choix étrange, non seulement car un festival de cinéma devrait être là pour défendre les visions des auteurs qu’il accueille (plutôt que de les discuter et les borner), mais aussi car même dans sa version de 2h15 le long-métrage paraît encore ne pas avoir trouvé tout à fait sa bonne longueur. En effet, à force de tout dédoubler, scinder et refonder, Desplechin finit par manquer de temps à consacrer à chacune des cellules de son organisme filmique. Chaque piste narrative, chaque séquence presque, se retrouve l’objet d’un quitte ou double : ça passe (et c’est alors captivant, brillant) ou ça tombe à plat, sans nous convaincre.

Il y a de toute manière toujours eu deux Desplechin : celui des légendes surnaturelles et surhumaines, et celui des appartements bourgeois et des soucis triviaux qui vont avec. Desplechin est grand quand il sublime les seconds pour parvenir aux premières

LES FANTOMES D'ISMAEL d'Arnaud DesplechinCe second cas se ressent le plus dans la partie consacrée à Carlotta (Marion Cotillard), épouse d’Ismaël (Mathieu Amalric) disparue il y a vingt ans et revenant alors que ce dernier s’est remis en couple, avec Sylvia (Charlotte Gainsbourg). D’un personnage féminin, Desplechin en fait donc deux, qui souffrent également de cette garde alternée de la part mélodramatique du récit. La déception est plus vive concernant Carlotta en regard de son fou potentiel de départ. On touche peut-être aussi là à un problème de longue date dans le rapport du cinéma français au cinéma de genre – Desplechin se hâte trop de remettre les pieds sur terre, de fournir des explications tangibles (et plates) à une situation qui ne demande qu’à provoquer un immense appel d’air vers le mystère. Il nous fait regretter ce que des cinéastes tels que Lynch, Kurosawa (visuellement, la première réapparition de Carlotta fait énormément penser au retour du fantôme de Vers l’autre rive), Hitchcock (Sueurs froides étant l’inspiration doublement explicitée par Desplechin – le prénom, plus tard le portrait peint) ont composé d’autrement plus vertigineux à partir de semblables points de départ.

Il y a de toute manière toujours eu deux Desplechin : celui des légendes surnaturelles et surhumaines, et celui des appartements bourgeois et des soucis triviaux qui vont avec. Desplechin est grand quand il sublime les seconds pour parvenir aux premières – le meilleur exemple étant son Conte de Noël, qui métamorphosait un règlement de comptes familial en mythologie grecque impliquant des demi-dieux de l’Olympe. Dans le cas des Fantômes d’Ismaël, il accomplit cette sublimation par à-coups, comme déjà dans Rois et reine. Les deux films se rejoignent dans un même état de chaos et d’indécision qui débouchent sur un bouillonnement déraisonnable, un numéro d’acrobate progressant sur un fil tendu au-dessus du vide. Le cinéaste-funambule peut donner parfois l’impression qu’il va trébucher, mais il maintient jusqu’au bout un équilibre instable et passionnant entre vie et mort, réel et fantasme, passé et présent. L’intrigue devient un bac à sable où ce qui compte essentiellement ce sont finalement les idées irréelles, extraordinaires qui peuvent jaillir, comme les étincelles de la friction de deux silex.

Cette différence de traitement illogique, aberrante, fait naître la plus belle manifestation de ce trouble étourdissant, enivrant, dont est capable Desplechin. Le trouble dû au fait que la perspective permet aussi le trompe-l’œil.

LES FANTOMES D'ISMAEL d'Arnaud DesplechinLes fantômes d’Ismaël est l’œuvre d’un réalisateur pouvant faire d’une phrase administrative telle que « Le mariage d’une personne réapparue reste dissous » une promesse de plongée dans un inconnu fantastique. Il fait se télescoper Skype et les cabines téléphoniques du siècle dernier, l’aberration de l’état d’urgence et la mémoire de la Shoah, la dépression désespérée et le rire enfantin – et il nous perd avec bonheur dans les méandres des enchevêtrements de la réalité et de la fiction. En plus de l’intrigue sentimentale, l’autre histoire du film est celle d’Ismaël cinéaste, qui met en scène une version romancée de la vie de son frère diplomate, Ivan. Alba Rohrwacher y incarne deux rôles, la femme d’Ivan dans le film tourné par Ismaël et l’actrice qui l’interprète. On ne saura jamais à quoi ressemble la vraie épouse d’Ivan, ni même si elle existe. Mais de son côté, Louis Garrel donne les mêmes traits, la même existence à Ivan dans le film dans le film et hors du plateau de tournage. Cette différence de traitement illogique, aberrante, fait naître la plus belle manifestation de ce trouble étourdissant, enivrant, dont est capable Desplechin. Le trouble dû au fait que la perspective permet aussi le trompe-l’œil.

La scène-clé du film met en exergue ce principe. Dans son grenier, Ismaël tend entre deux pôles similaires, et néanmoins opposés (les deux inventions de ce fameux effet de perspective en peinture, au 15è siècle aux Pays-Bas et en Italie), un labyrinthe de fils dans le but de résoudre l’incompatibilité entre ces deux références. Mais au lieu de trouver la solution à l’équation, qui ferait se résorber la contradiction, il ne parvient qu’à en rajouter. À l’image de son propre créateur, Arnaud Desplechin, qui rajoute sans cesse de nouvelles pièces au dédale de son (ses) Dédalus, avec pour effet paradoxal de nous rendre de moins en moins désireux d’en ressortir. Raison pour laquelle il faut laisser durer ce film aussi longtemps que possible.

LES FANTÔMES D’ISMAËL (France, 2017), un film d’Arnaud Desplechin, avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard, Louis Garrel, Alba Rohrwacher. Durée : 114 / 135 minutes. Sortie en France le 17 mai 2017.