« Scènes de la vie conjugale » et « Desperate Housewives » au Japon. Epouse malheureuse, Jun annonce à ses trois meilleures amies qu’elle a entamé une procédure de divorce. La nouvelle bouleverse la vie du groupe et de chacune individuellement. Déséquilibre des couples et durée hors norme : un film magnifique qui tient debout du haut de ses 317 minutes. Montgolfière d’Argent au 37e Festival des 3 Continents. 

Le titre du film de Ryusuke Hamaguchi n’est toujours pas apparu quand Fumi, Akari, Sakurako et Jun se posent à une table pour pique-niquer et sortent les agendas pour organiser leur prochaine sortie. Il faut attendre que le train qui les a mené au sommet d’une colline de Kobe redescende et qu’avec lui le jour descende aussi. Ce même train qui, quelques minutes plus tôt, sortait d’un tunnel pour révéler le quatuor d’actrices non professionnelles avec lesquelles Hamaguchi aura travaillé durant cinq mois pour parvenir à un magnifique résultat, récompensé d’un prix d’interprétation collectif à Locarno. Ce (très beau) générique en deux parties dit bien le rapport d’Happy Hour (renommé Sensespour sa sortie en salles en France) au temps. Entre deux crédits, il y a l' »heure heureuse » passée sans les maris, entre le générique du début et celui de la fin, il y a les 5 h 17 passées avec ces femmes.

HAPPY HOUR de Ryusuke HamaguchiUne durée qui, pour rester dans le registre des maris et des femmes, serait à cheval entre les Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman (4 h 55) et une saison de Desperate Housewives. De son côté, Hamiguchi a déclaré avoir voulu réaliser le pendant féminin de Husbands de John Cassavetes. L’argument d’Happy Hour évoque un autre film au titre quasi-similaire et au style très « cassavetesien ». On le doit à un émule de Bergman. Hamiguchi nous a pourtant dit n’avoir rien vu de Maris et femmes (Husbands and Wives) dans lequel Woody Allen rompt avec ses habitudes (caméra à l’épaule à tout va), avant de rompre avec Mia Farrow. Dans la scène d’ouverture, très agitée, l’annonce de la séparation entre Sydney Pollack et Judy Davis fait l’effet d’une bombe. Le couple Farrow-Allen ne s’en remet pas. Dans Happy Hour, c’est Jun qui mine le terrain en tentant d’obtenir le divorce. Son mari le lui refuse par égoïsme et par automatisme. Les « husbands » du film d’Hamiguchi sont monolithiques, robotiques, adeptes d’un certain culte de la réussite sociale japonaise. A l’instar du père cadre supérieur de Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-Eda, marquant pour sa ressemblance physique avec l’androïde Gemonoid HI-1 et son inventeur, le roboticien Hiroshi Ishiguro (le parallèle avec A.I. de Spielberg, président du jury quand le film a présenté à Cannes en 2013, n’avait pas manqué d’attirer l’attention de la rédaction).

En contrepoint à la verticalité de la chute, à la verticalité des rapports hommes-femmes, Happy Hour choisit l’horizontalité, la platitude du temps humain.

Antisocial, le désir de Jun bouleverse ce dont elle est en quelque sorte à l’origine. Comme on l’apprend au cours de ces 317 minutes, c’est elle qui a joué les entremetteuses entre Sakurako et son mari, c’est elle qui a présenté Sakurako, sa vieille amie du collège, aux deux autres femmes de la bande. L’annonce de son divorce fait suite à une longue scène d’atelier. L’artiste qui l’anime a la capacité de faire tenir des objets dans des positions improbables. A leur tour, les participants sont invités à « trouver leur centre », à communiquer avec l’autre par le toucher (front contre front et main posée sur la nuque de l’autre pour lui envoyer une pensée, oreille collée sur le ventre de son partenaire, autrement dit en son centre), un rapport d’ordinaire étranger à la culture japonaise. Pour le spectateur, ces contacts humains sont vécus in extenso, dans leur entièreté. Une demi-heure où éclate la virtuosité du film (aucun sentiment d’ennui alors qu’on parle d’un tiers de long métrage traditionnel !). Dans l’exercice final, tous les participants forment un cercle en se tournant le dos. Contrairement au début de la séance, ils parviendront à se lever à l’unisson. Voici ce qui régit Happy Hour : l’équilibre ou la chute, une tentative de faire tenir debout un film casse-gueule.

HAPPY HOUR de Ryusuke HamaguchiD’où cette belle idée d’accidenter les corps quand Jun disparaît du groupe et du film (le plan significatif de son siège passager laissé vacant). Akari, la plus extravertie et la seule divorcée du groupe, se casse la jambe après une dispute avec Sakurako. Le mari de celle-ci dégringole lui aussi avant de fondre en larmes (cet instant déchirant où il cache son visage sans se départir de son attaché-case). Il arrive quelque chose de plus sérieux à Takuya, l’homme qui partage la vie de Fumi. Au même moment cette dernière s’évanouit, comme éteinte, à l’image des jouets de Toy Story lorsqu’ils font les morts, ou d’une marionnette dont on arrêterait de tirer les fils.

En contrepoint à la verticalité de la chute, à la verticalité des rapports entre les sexes, Happy Hour choisit l’horizontalité, la platitude du temps humain. En cela, le film rejoindrait aussi Boyhood de Richard Linklater et ce qu’il partage avec le fait de devenir parent. Rien de plus extraordinaire, rien de plus banal.

Qu’est-ce qui explique ce goût nippon pour les romances de Rohmer ? Une hypothèse : leur oralité décomplexée et une culture des sentiments qui font défaut au Japon.

HAPPY HOUR de Ryusuke HamaguchiLe générique en deux parties de Happy Hour annonce de nombreux effets de doubles, de miroir : les corps qui bougent en fonction les uns des autres lors de l’atelier, la lecture intégrale d’une nouvelle comme pendant de cette scène dans la deuxième partie (elle se déroule dans les mêmes murs), les grossesses problématiques de Jun et d’une adolescente amoureuse du fils de Sakurako, les entrées et sorties de tunnel, les clés de voiture remises deux fois à Takuya…

En parlant de choses qui arrivent deux fois, il serait dommage de passer sous silence l’amour d’Hamiguchi pour le cinéma de Rohmer. Un autre jeune réalisateur japonais sous son influence après Kôji Fukada, le réalisateur du superbe Au revoir l’été. Qu’est-ce qui explique ce goût nippon pour les romances de Rohmer ? Une hypothèse : leur oralité décomplexée et une culture des sentiments qui font défaut au Japon. Comme si le cinéma du pays avait souffert d’un manque de screwball comedy et de comédie de remariage, genres où le bavardage conjugal règne en maître, à parts égales entre elle et lui. Ils s’aiment pour de vrai et d’un amour qui n’a rien d’aveugle. Ils s’aiment dans cette « sacrée vérité », dans la vérité de l’autre après un détour par le romanesque du mensonge. La beauté d’Au revoir l’été venait de sa sensualité, de sa beauté plastique mais aussi de son approche morale. Une sincérité à toute épreuve. La jeune génération se donne le droit de se désolidariser de la communauté (le réfugié de Fukushima qui affirme publiquement ne pas s’intéresser à la cause anti-nucléaire) ou de dire des vérités cruelles à ses aînés.

Happy Hour est une oeuvre de noces : entre le long métrage standard et la série, entre le temps vécu du couple et le temps vécu du film. Le bout de l’histoire pourrait être la fin de l’amour. Ou au contraire, au nom de l’histoire vécue, on chercherait un nouveau souffle, un remariage. On signerait pour une saison de plus. On reviendra vers Happy Hour et son dur désir de durée.

HAPPY HOUR (Japon, 2015), un film de Ryusuke Hamaguchi. Avec Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi, Maiko Mihara, Rira Kawamura. Durée : 371 min. Sortie en France à partir du 2 mai 2018.