KABUKICHO LOVE HOTEL : la vie en pinku

Vingt-quatre heures dans les couloirs d’un love hotel de Tokyo, où se croisent employés et clients, espoirs et déconvenues des uns et des autres ; Kabukicho love hotel est un film choral de premier choix, délicat et inspiré, gracieux et enthousiasmant.

Le cinéma indépendant français a trop souvent tendance à se replier dans sa bulle et regarder son nombril d’auteur ; le cinéma indépendant américain à renvoyer des lieux et des êtres qu’il observe une image flatteuse, collant plus à ce qu’il aimerait voir qu’à ce qui est réellement. Le cinéma indépendant japonais, pour sa part, est possiblement le plus honnête et ambitieux de tous. Il dévisage son pays sans fard, et sans avoir peur de teinter son examen d’une portée politique – posture engagée que Fukushima et ses répercussions ont encore renforcée. Comme quantité d’autres autour de lui, Kabukicho love hotel évoque cette catastrophe au détour d’une des histoires de son dispositif à plusieurs voix. Une autre de ces histoires a pour protagonistes un couple d’émigrés coréens, et à l’écran le folklore plaisant que cela fait intervenir (la gastronomie de leur pays d’origine) cohabite avec la face sombre de l’immigration, son rejet par une partie haineuse de la population que l’on voit s’exprimer via une manifestation.

À rebours du misérabilisme dans lequel il pourrait aisément glisser, Kabukicho love hotel fait sien le parti de la solidarité, du supplément d’humanité, du coup de pouce du destin

Plus globalement, Kabukicho love hotel fait de la scène où il prend place le lieu de réunion contrainte de tous ceux que le Japon laisse rudement sur le bas-côté. Les immigrés de l’étranger ou de l’intérieur (Fukushima) côtoient les fugueurs poussés à la rue par les violences et humiliations de plus puissants qu’eux, tous devenant les petites mains invisibles et ingrates faisant tourner le commerce du sexe, dont les love hotels sont le centre névralgique. Le film s’étend sur vingt-quatre heures, d’un matin au suivant, car les love hotels sont faits pour que l’on puisse s’en servir non-stop, de jour comme de nuit, pour un tournage de film X ou un rendez-vous avec une escort girl, un adultère ou un échange de faveurs sexuelles contre un coup de pouce à une carrière. En toutes circonstances le sexe fait office de monnaie d’échange universelle, bien comprise par tous (et surtout, malheureusement, par toutes ; les femmes étant évidemment les victimes les plus nombreuses et courantes de ce marché), et le drame du récit choral de Kabukicho love hotel, à mesure que le film se déroule, se cristallisera progressivement sur ce point.

La finesse du regard porté par le réalisateur Ryuichi Hiroki sur ses personnages, et leurs épreuves, se perçoit dans la distinction qu’il parvient à maintenir entre cette exploitation mauvaise que l’on peut faire du sexe, et le sexe en lui-même qui n’est jamais vu comme mal en soi. Au contraire toutes les scènes de sexe sont joyeuses, radiantes du plaisir que les êtres y prennent sur le moment. Après l’orgasme, rien n’est réglé, mais c’est alors une autre part du film qui prend le relais pour trouver une sortie par le haut pour chaque élément de son groupe de misfits. À rebours du misérabilisme dans lequel il pourrait aisément glisser, Kabukicho love hotel fait sien le parti de la solidarité, du supplément d’humanité, du coup de pouce du destin, toutes ces choses qui dégagent l’horizon, incitent à garder espoir, et permettront à la conclusion de retrouver joliment une tonalité plus légère. Tout au long du chemin qui y mène, Hiroki se sera en plus distingué par la grande justesse de sa mise en scène, dont l’expression la plus aboutie est le très bel emploi qu’il fait du motif du plan-séquence, à toutes fins utiles – prendre la pleine mesure d’un lieu ou d’un trajet, faire survenir un coup de théâtre, laisser s’écouler le temps de la transition de la colère au pardon.

KABUKICHO LOVE HOTEL (Sayonara kabukicho, Japon, 2014), un film de Ryuichi Hiroki avec Shota Sometani, Atsuko Maeda, Asuka Hinoi. Durée : 135 minutes. Sortie en France indéterminée.