EL CLAN aurait dû s’intéresser moins à Scorsese et plus à l’Argentine

Dans l’Argentine de la junte militaire des années 1980, une famille menée par une figure paternelle tyrannique fait du kidnapping son lucratif gagne-pain. Mais trop occupé à plaquer sa mise en scène sur des recettes éculées venues d’Amérique du Nord, Pablo Tapero perd sur les deux tableaux : le fond de El clan est gâché et sa forme n’a rien d’impressionnant.

Lever le voile sur les infamies du passé dictatorial proche, et ainsi aider à exorciser les fautes alors activement commises ou passivement tolérées par les citoyens de tout ordre, semble bien être la nouvelle vague de fond qui porte le cinéma d’Espagne et d’Amérique Latine. Pablo Larrain (No) et Patricio Guzman (Nostalgie de la lumière) avaient ouvert la brèche au Chili, et s’y sont à nouveau engouffrés cette année avec respectivement El club et El boton de nacar ; suivis par l’espagnol Alberto Rodriguez (La isla minima) et donc l’argentin Pablo Trapero, qui règlent eux aussi leurs comptes avec les généraux ayant séquestré leurs nations respectives. Mais en situant l’action de leurs films au sortir de ces dictatures, Trapero comme Rodriguez font preuve en définitive d’un courage moindre qu’ils n’en ont l’air ; car il aurait été autrement plus valeureux de traiter des effets que ces périodes noires ont encore aujourd’hui de manière souterraine dans ces pays, plutôt que de suggérer que la terreur est derrière eux, en la contenant dans des histoires racontées au passé révolu.

Trapero maintient les protagonistes au rang de silhouettes, et préférera conclure son film sur un coup d’éclat vain plutôt que d’explorer la période passionnante qui s’ouvre devant lui

Ce qui limite principalement l’impact de la charge du film est que les liens, réels ou allégoriques, entre le clan Puccio et le régime militaire alors au pouvoir y sont tissés de façon bien trop ténue. Il faut attendre le dernier acte de El clan pour voir enfin mises au premier plan les complicités dont Arquimedes, cerveau du gang, bénéficiait au sein de l’appareil d’État pour mener ses enlèvements en toute impunité ; et pour voir enfin développée la manière dont il reproduisait dans sa famille le système despotique asservissant le pays. Même si l’interprétation de Guillermo Francella renforce la puissance nocive du personnage, tout ceci est trop peu, et trop tard. Trapero maintient les autres protagonistes gravitant autour d’Arquimedes au rang de silhouettes, et il préférera conclure son film sur un coup d’éclat vain plutôt que d’explorer la période qui s’ouvre devant lui – à l’échelle du pays la difficile transition vers la démocratie, à celle de la famille le procès où les paroles individuelles vont enfin s’affirmer et se confronter.

EL CLAN de Pablo TraperoEn amont de cette ouverture finale tronquée, El clan se soucie déjà plus de questions esthétiques que de politique. Comme la réponse à la plupart des dites questions se borne à singer les effets de Martin Scorsese, essentiellement celui consistant à associer des morceaux pop entraînants à des scènes d’agression ou de meurtre, ça ne va pas chercher bien loin : c’est certes efficace mais c’est surtout déjà vu des dizaines de fois. Quitte à retenir un film parmi la masse des héritiers moyennement inspirés de Scorsese, Black mass, vu également à Venise (hors compétition), s’avère plus entraînant et réussit même au bout du compte à faire plus de politique, à travers son observation des liaisons dangereuses entre le FBI et le mafieux incarné par Johnny Depp qui rappellent celles entre la CIA et les groupes armés des quatre coins du monde. Quand arrive la fin de El clan, on attend encore que Trapero accomplisse une telle analogie ou dénonciation.

EL CLAN (Argentine, 2015), un film de Pablo Trapero avec Guillermo Francella, Peter Lanzani, Stefania Koessl, Lili Popovich. Durée : 108 minutes. Sortie en France le 10 février 2016.