EL CLUB : Quatre prêtres et un suicide

On avait quitté Pablo Larrain dans l’euphorie de la victoire du référendum anti-Pinochet à la fin de No. Le film était léger, d’un optimisme presque excessif quant à la possibilité pour le Chili d’effectuer une transition douce de la dictature vers une démocratie où chacun trouverait sa place et son bonheur. Situé a priori de nos jours, soit à peine une génération plus tard, El club prend complètement à revers cette espérance. Son ton est le négatif de celui de son prédécesseur – âpre et assombri, avec néanmoins la même tendance à l’excès.

Larrain apparaît toujours aussi affecté par le mélange de colère et de crainte qu’il ressent envers les individus dépositaires d’un pouvoir qui fut autrefois écrasant sur son pays. La junte militaire était somme toute ménagée dans No. De même les membres de l’Église catholique qui sont au cœur du récit de El club gardent intact leur pouvoir de nuisance et d’influence, quand bien même ils sont supposément assignés à résidence dans une prison qui ne dit pas son nom (l’Église les a bannis pour leur éviter la vraie prison, et s’éviter un scandale public). El club reprend le motif de série B carcérale des criminels condamnés mais pas repentis, qui n’ont aucun mal à adapter à leur nouvel environnement contraint les techniques et rapports de force qui fonctionnaient si bien pour eux auparavant. Le quatuor de prêtres ripoux, qu’ils aient été des pédophiles ou des kidnappeurs d’enfants, arrivait à ses fins par son ascendant sur le reste de la population, et Larrain considère que cet ascendant est un acquis ineffaçable.

Le cinéaste est à ce point convaincu de la toute-puissance des hommes d’église, que la riposte qu’il leur oppose consiste à tirer El club vers le vigilante movie

Comme le vélo, manipuler, manigancer, intimider et contraindre sont des choses qui ne s’oublient pas, pour les ex-tortionnaires autant que leurs victimes. Les prêtres vont en user sans vergogne lorsque la quiétude et la sécurité de leur exil seront mises en danger, suite au suicide d’un nouveau banni poursuivi par une de ses victimes passées. Le cinéaste est à ce point convaincu de la toute-puissance des hommes d’église, que la riposte qu’il leur oppose consiste à tirer El club vers le vigilante movie : la justice est impuissante, seules fonctionneraient la loi du Talion et la violence directe. Soit un renversement de doctrine à 180 degrés par rapport au pacifisme tranquille de No. Plus encore que la gêne causée par la raideur de cette thèse, le souci majeur de El club est le déséquilibre de son scénario. L’action relatée ci-dessus se concentre sur le seul dernier acte, lorsque Larrain se décide enfin à dénouer son drame après une heure entière artificiellement tenue au surplace.

La mise en scène de Pablo Larrain diffuse une essence trouble, équivoque, qui nous déstabilise mais manque par ailleurs au contenu narratif et humain du film

Les personnages y sont déjà au courant des secrets des autres, le spectateur non. Il doit se contenter d’observer les échanges de regards suspicieux et/ou lourds de signification, quand il ne subit pas un des nombreux monologues décrivant les sévices sexuels passés, avec une accumulation elle-même abusive de détails explicites et de termes anatomiques. Larrain tire trop sur la corde du film de festival choquant avant tout. Il tombe dans le stéréotype du film de festival uniquement choquant, au détriment de tout le reste, repoussé dans le brouillard en arrière-plan. Ironiquement, c’est ce principe néfaste du point de vue du récit qui rend El club si fort esthétiquement. Tout y est filmé à travers un voile ténébreux, brumeux qui vient obscurcir notre regard sur les lieux, les visages, les événements. De là naissent des visions étonnantes, à la fois inquiétantes et envoûtantes, intenses et lointaines ; et parfois sidérantes (les brusques éclairs de violence, par exemple le suicide du nouvel arrivant). Tout au long du récit, la mise en scène de Pablo Larrain diffuse une essence trouble, équivoque, qui nous déstabilise mais manque par ailleurs au contenu narratif et humain du film. Malaise singulier et fort d’une part, grandiloquence éventée et lourde de l’autre.

EL CLUB (Chili, 2015), un film de Pablo Larrain, avec Roberto Farias, Antonia Zegers, Alfredo Castro, Alejandro Goic, Jaime Vadell. Durée : 98 minutes. Sortie en France le 18 novembre 2015.