Le 32e Festival du Film d’Environnement de Paris est-il un repère de hippies altermondialistes ?

Le 32e Festival International du Film d’Environnement s’est ouvert sur Freedom, une production Ushuïa TV à la fois très niaise et très intelligente, qui semble bien représenter le dilemme de l’écologie au cinéma : dire des choses intelligentes de façon niaise ou dire des choses niaises de façon intelligente mais plus rarement, malheureusement, dire des choses intelligentes de façon intelligente. Pour augmenter la visibilité de ces derniers, une semaine de festival n’est pas de trop

 

En s’ouvrant sur Freedom, de Muriel Barra et Jacques-Olivier Travers, qui raconte comment un soigneur apprend à voler à un aigle ayant passé sa vie en cage, le 32e Festival International du Film d’Environnement choisissait de se placer sous le signe du rapport de l’homme à l’animal. Pas de l’homme au végétal, ni de l’homme à ses semblables ; ni de l’homme aux hydrocarbures ou de l’homme à l’espace interstellaire ; ni de l’homme à la femme, ni de l’homme à l’air qu’il respire. Autant de thèmes aussi abordés au fil d’une semaine de projections gratuites au Cinéma des Cinéastes puisque, c’est sa spécificité et son charme, le spectre thématique du FIFE est l’un des plus étendus qui soient. En terme de biodiversité cinématographique, on fait difficilement mieux : les œuvres sont auparavant croisées aux festivals War on Screen, à Cannes, au Réel ou tout simplement nulle part ailleurs encore ; on peut y trouver Sniadecki, Marie Voignier, Emmanuel Gras, Sud Eau Nord Déplacer et l’avant-première de Gus (Petit Oiseau, Grand Voyage) ; les focus traitent des Etats-Unis comme des initiatives citoyennes et solidaires, des animaux comme de la santé ou du réchauffement climatique, de la ville comme de l’eau ; quant aux compétitions, elles concernent documentaires et fictions, dessins animés et webdocumentaires, courts-métrages, longs et même, pour la première fois cette année, des moyens-métrages auxquels une catégorie était réservée.

« Il suffit qu’il y ait un arbre dans un plan et on est bons », pourrait glisser quelque plaisantin qui s’imaginerait être le premier à faire la blague. C’est que la programmation ne se limite pas, loin de là, aux films écolos, au militantisme gentil, sauvez les arbres, mangez des castors ; séparez bien le couvercle du verre quand vous jetez votre pot de sauce bolognaise ; coupez le chauffage l’été, etc.. L’excellente idée de ce festival est d’avoir étendu son champ de prospection esthétique autant que philosophique, et d’embrasser tout ce qui concerne la relation de l’homme à ce qui l’environne. Tout de suite, c’est très vaste – sauf que cette année, la figure de proue du festival, c’était l’animal, précisément.

l’enjeu du film est de montrer comment les animaux ont, aujourd’hui, besoin de l’homme pour rester ou redevenir sauvage – ce qui n’est pas le moindre des paradoxes

On connaît le laïus écolo : sauver les animaux du péril humain. Pour ça, ne jamais acheter d’ivoire ni de peau de panda, et ne surtout, surtout, surtout pas partir en mer harponner des baleines. Là encore, rien de très excitant, et là encore, Freedom, film d’ouverture, annonçait beaucoup mieux. La relation de l’homme à l’animal est en effet loin d’être aussi simple qu’un badge de la WWF, la preuve : le mardi 3 février, l’écran de la salle 1 n’était même pas encore allumé que ça s’annonçait déjà complexe. Descendent sur scène, sous vos applaudissements, Muriel Barra et Jacques-Olivier Travers, réalisateurs de Freedom. Et soudain, un aigle. On ne voit pas souvent des animaux entrer dans des salles de cinéma, du coup, quand ça arrive, on dirait tout de suite un symbole : l’intrusion du sauvage dans le réel. Évidemment, ce sauvage est relatif, c’est d’ailleurs l’enjeu du film, qui est de montrer comment les animaux ont, aujourd’hui, besoin de l’homme pour rester ou redevenir sauvage – ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, et pas la moindre des subtilités de la relation homme/animal à laquelle l’écologie ne nous a pas encore habitués. Cette intrusion ailée dans la grande salle du cinéma entraîne aussitôt une conséquence passionnante : le présentateur au micro se met soudain à chercher ses mots, ses blagues, et sa façon de qualifier l’aigle. « Cette chose », plaisante-t-il, avant d’ajouter : « cette personne ? », puis de reprendre : « non… cet animal ». Et de sous-entendre : l’animal, plus qu’une chose, moins qu’une personne. En voilà un qui aurait besoin d’un ou deux documentaires.

FREEDOM de Muriel Barra et Jacques-Olivier TraversDans la forme, et en dépit des moyens alloués par l’estampillage « superproduction pour les 10 ans d’Ushuaia TV », Freedom est grevé par un amateurisme du côté du montage, du son, du scénario et du jeu d’acteur, ce qui n’est certes pas rien. Par moments, on croirait que Michael Bay a réalisé le film incognito, tant les effets de manche sont gras (il faut dire que les images s’y prêtent : un aigle volant en formation avec un parapente au coucher du soleil ne manque pas d’allure) ; par moments, on croirait que Disney a racheté Malick (il faut dire que l’histoire s’y prête : un homme devient le meilleur ami d’un aigle pour lui apprendre à regagner la nature) ; par moments, c’est Le Cœur des Hommes 4 avec la musique du Hobbit (il faut dire que le casting s’y prête, 100% mâle – exception faite de l’héroïne animale, qui est une femelle, mais on laissera la lecture féministe à d’autres exégèses). Heureuse coïncidence : s’il est un festival où ce genre de cascades esthétiques n’est pas rédhibitoire, c’est ici. Parce qu’on est aussi dans un festival d’exploration philosophique (voire idéologique), on peut bien pardonner quelques « explorations » formelles.

D’aucuns cinéphiles climato-sceptiques convaincus pourraient très bien venir au FIFE pour l’amour du discours argumentatif sous toutes ses formes, ils se régaleraient, en plus de constater que la qualité du film d’ouverture n’avait rien à voir avec celle de la plupart des films programmés : en vrac, Wild Boar de Willem Baptist, sur la condition du sanglier en tant que proie, qui frayait avec l’horreur d’un It Follows ; La Plaie d’Hélène Robert et Jérémy Perrin, sur la cohabitation des goélands et des hommes à Porto, où pointait par moment la caméra animale du Leviathan de Castaing-Taylor&Paravel ; tandis que Jikoo, la chose espérée de Christophe Leroy et Adrien Camus, étudiait finement le conflit entre les espèces protégées et les populations indigènes, et que The Great Flood de Bill Morrison, Canopy d’Aaron Wilson, ou Test d’Alexander Kott, exploraient les modalités d’un cinéma muet réalisé de nos jours (le premier par le montage d’images d’archives d’une inondation dantesque du Mississippi en 1927, les deux autres en laissant tout simplement leurs images raconter une histoire sans paroles).

Jar-Jar Binks aussi était maladroit. Ça ne l’a pas empêché d’être le premier personnage entièrement numérique de l’histoire du cinéma

Ceci étant dit, il y avait bien quelques trouvailles dans Freedom aussi.

Il s’agit, par exemple, du premier film à recourir à ce type d’images résolument nouvelles qui fleurissent depuis très peu de temps sur les Internets, et sont ces films tournés par des GoPro embarquées par des oiseaux, volontairement ou non. Pour la première fois, ces longs plans-séquences de terres défilantes en cadrage oblique, parfois secoués par le battement des ailes de chaque côté de l’objectif, ne sont pas publiés sur YouTube en attente de likes amusés, mais bien employés dans le cadre strict d’un montage narratif. Bien-sûr, c’est maladroit. Mais Jar-Jar Binks était maladroit. Ça ne l’a pas empêché d’être le premier personnage entièrement numérique de l’histoire du cinéma. Ici, le montage a certes un petit côté Jar-Jar Binks, alternant de façon un peu raide plans de caméra embarquée sur la nuque de l’aigle en vol (magnifiques, surtout sur grand écran) et plans larges du rapace évoluant au-dessus des sapins sans harnachement aucun (on veut bien suspendre notre crédulité, mais faut pas nous prendre pour des buses non plus). Peu importe : l’innovation est aussi riche de promesses techniques que de titillements éthiques. La GoPro embarquée en vol implique en effet un rôle accru de l’animal dans la production des images. C’est-à-dire, une implication nouvelle du sauvage dans le réel. C’est-à-dire, une nouvelle forme de collaboration entre l’homme et l’animal… Une GoPro ne pèse-t-elle pas un peu lourd ? Dans quelle mesure faut-il prévoir la trajectoire de la caméra ? On dresse ou on dresse pas ?

Ainsi, avec une voix-off si tarte qu’elle en redevient appétissante, Freedom raconte comment un homme s’occupe d’un animal d’égal à égal, comment il cesse de le regarder comme un meuble mouvant et incompréhensible, et, loin de chercher à le dompter, lui apprend à muscler ses ailes atrophiées, puis à pêcher, car le pygargue à tête blanche est un aigle pêcheur et qu’en plus de voler il faut lui apprendre à ne pas avoir peur de l’eau. Ce qui se dit ici est assez nouveau, puisqu’il est sous-entendu qu’un aigle qui n’a pas grandi parmi les siens n’a pas appris certaines choses, que l’instinct ne fait donc pas tout chez les animaux : sympathique petite révolution. Loin des films pour enfants où l’homme triomphe de l’animal en lui apprenant à l’imiter, Freedom est un film pour enfants où l’animal se libère de ses chaînes grâce à un regard d’une bienveillance totale, à une extraordinaire attention portée à ses réactions, à ses peurs, à ses tics d’animal, point barre.

FREEDOM de Muriel Barra et Jacques-Olivier Travers

Que le film se retrouve le cul entre deux chaises – pas vraiment fiction puisque c’est l’histoire vraie d’une réintroduction dans la nature, pas vraiment documentaire puisque l’aigle « ré-ensauvagé » qui a joué dans le film débarque sur scène au Cinéma des Cinéastes – ne pose finalement pas tant problème que cela. Au début du film, le dresseur paraît antipathique, prenant de haut celle dont il ne cesse de souligner qu’elle a un « beau gabarit », comme si c’était une moto ou une esclave. Sauf que, comme le journaliste du FIFE qui ne trouvait pas ses mots, les personnages du film finissent par buter à leur tour sur la question de l’animal-chose ou de l’animal-personne, toute entière contenue dans une dispute purement grammaticale, que Freedom laisse entendre à un moment donné: lorsqu’on mentionne la pygargue, faut-il dire « ça », faut-il dire « elle » ? Le scénario n’a pas les épaules pour répondre, ou alors n’ose pas, trop occupé à tenter de faire un film de bœuf avec des moyens de grenouille ; mais il a le mérite de donner à entendre de vraies interrogations.

Petit à petit, de découverte en découverte, le dresseur devient « professeur », et l’on se retrouve avec l’étrange sensation d’un film parvenu à se mettre dans la peau de l’aigle, un peu à la manière de Tristan Garcia qui écrit ses Mémoires de la jungle avec le langage limité d’un chimpanzé éduqué, ou de Wajdi Mouawad qui écrit Anima du point de vue des animaux. Certes non, les aigles ne font pas encore de bons films, mais ce qui compte ici, c’est que l’idée d’une relation homme/animal non fondée sur la domination, mais l’entente, soit en train de faire son nid – des films ultra-adroits style L’Odyssée de Pi aux films français à la Jar-Jar Binks.


LE PALMARES LE PLUS COSMOPOLITE DE TOUS :

Documentaires longs :
Grand prix du Festival : Good things await, de Phie Ambo (Danemark)
Prix spécial du jury (ex aequo) : Varvilla de Valerio Gnesini (Italie) et Bidonville : architectures de la ville future, de Jean-Nicolas Orhon (Canada)
Prix du documentaire : The Shore Break, de Ryley Grunenwald (Afrique du Sud)

Courts-métrages :
Prix du court-métrage : Le camion de mon père, de Mauricio Ozaki (Brésil/Viêt-Nam)
Mentions : Mother Earth de Piotr Zlotorowicz (Pologne) ; Radio Atacama de Victor Cerdan (Espagne)
Prix du jury étudiants : Tyres, de Kyaw Myo Lwin (Myanmar/Allemagne)
Mention : Escort, de Guido Hendrickx (Pays-Bas)
Prix du moyen-métrage : Sovereignty Dreaming, la révolte des Rêves, de Vanessa Escalante (France)
Prix du webdocumentaire : Copa Para quem ?, de Maryse Williquet (sur les dessous de la Coupe du Monde 2014 : www.copaparaquem.com/fr/ (Belgique)

Prix de la fiction/Prix du public : Test, de Alexander Kott (Russie)
Prix éco-bambins : Fred&Anabel, de Ralf Kukula (Allemagne)

Le 32ème Festival International du Film d’Environnement s’est déroulé dans plusieurs salles en Île-de-France du 3 au 10 février 2015.