Gloire aux films de merde

Dans Adieu au langage, Godard nous apprend que «la pensée retrouve sa place dans le caca». Que ce soit chez JLG, Takashi Miike ou Matthew Barney, les bas instincts de leurs intestins élèvent les personnages. Reste au spectateur à se laisser aller…

A-t-on souvent vu de la «merde» au Festival de Cannes ? Des films parfaitement nauséabonds, pas tant que ça. En revanche, des scènes éparses montrant des personnages déféquer, déjà plus. La libertad de Lisandro Alonso, bel exemple. Vincent Vega sur le trône, il y a vingt ans, en est un autre. Dans les deux cas, si le corps de l’homme apparait plein cadre, sa production ne l’est pas et aucun bruit gênant n’emplit l’espace sonore non plus. Dans le premier, la bande-son se fait orageuse et inquiétante, dans le second elle est contrapuntique et douce. (Chez Tarantino, toutefois, le second siège de Vega, une «pulp fiction» entre les mains, occasionne bien une pétarade. Seulement, à défaut d’être rectale, elle est fatale : d’un coup de fusil à pompe, Butch le troue.)


Les pensées inavouées ou inachevées doivent bien s’évacuer quelque part, probablement par le fondement


Ceci pour tenter d’expliquer l’étrange sensation éprouvée, conjointement par les 2500 spectateurs cannois de l’amphithéâtre Lumière, lorsque le personnage d’Adieu au langage incarné par Kamel Abdelli, depuis sa cuvette de toilette, et entre deux tirades philosophiques, laisse échapper des sons qui ne laissent aucune place au hasard. Le film de Jean-Luc Godard est déjà bien entamé quand intervient ce passage et même si la capacité d’étonnement du spectateur l’est aussi à ce stade, considérant les expérimentations proposées par l’auteur, sa surprise n’en est pas moins grande lorsque le protagoniste se laisse ainsi aller. Le jour de cette projection le festivalier, comprenez celui qui a du nez, en est déjà à une demi-douzaine de scènes analement analogues : déjection sur un pare-brise dans Les nouveaux sauvages, dans les bois de Force majeure, pets de soie pour Julianne Moore ou comprimés chez Bonello et Rohrwacher, etc.. Pour l’énumération exhaustive, le plus simple reste de se rendre sur le blog d’Isabelle Regnier, journaliste au Monde, qui a catalogué ces saynètes dans un post qui appelle un shit un shit : le caca.

Si la scène du Godard frappe plus fort que les autres, c’est certainement une question de perception sonore : sans minimiser l’impact de la déflagration, ce sont les répliques qui accompagnent ce «plouf» joyeusement conjugué au pluriel qui valident ce sentiment. Pas de scatologie ontologique ici, le geste ne prend pas sens en tant que tel, il est souligné, théorisé : «La pensée retrouve sa place dans le caca» déclame le personnage. Dans le même ordre d’idée, et dès les premières secondes d’Adieu au langage, Godard émet un premier constat amer et sentencieux : «De la non-pensée contamine la pensée» susurre-t-il. La juxtaposition de ces deux énoncés façonne une théorie selon laquelle les pensées inavouées ou inachevées doivent bien s’évacuer quelque part, et probablement par le fondement. C’est une proposition déjà étayée ailleurs, peut-être était-ce chez Beckett. Impossible de s’en souvenir : le trou. «Aide demandée» serait-on tenté d’ajouter ici, à la façon d’une tentative de complétion de fiche Wikipedia. Un échec qui ravirait Godard, lui qui voit notamment en Google le chancre de la «non-pensée», tel qu’il l’exprime en préambule de son film.

PIRANHA 3D d'Alexandre AjaLa pensée a donc retrouvé sa place. Ouf. Plouf. Et ce sont deux scènes accolées d’Adieu au langage, l’une montrant une jeune femme aux cheveux enroulés dans l’hélice d’un bateau, extrait emprunté à Piranha 3D d’Alexandre Aja, et l’autre des photogrammes grattés à même la pellicule pour une séquence proche du cinéma expérimental de Norman McLaren, qui permettent d’interpréter le bien-fondé de la fameuse séquence de déjections salvatrices. L’image trash du slasher d’Aja invite à tout «tirer par les cheveux», quand le grattage de pellicule suggère de creuser sous la surface. Un programme éminemment godardien, en somme. Il mène cette fois-ci à repenser la scène des toilettes, dont les déjections soudainement glorifiées par le discours, perçues comme bénéfiques et enrichies, peuvent alors – grattons ! tirons les cheveux ! – constituer l’allégorie d’un film qui, dans son ensemble, se reçoit comme une évacuation continue de toutes formes d’images et de pensées. Dans Adieu au langage, un classique de Fritz Lang, le nanar blockbuster The Darkest Hour, des home movies, tout s’entrechoque, se percute dans l’entonnoir et retombe sur le spectateur seulement protégé du potentiel corrosif d’un tel déversement par ses lunettes 3D.

Où es-tu, Godard ?

Le cinéaste japonais Takashi Miike avait lui aussi réalisé son film-flux, il y a quinze ans. Une œuvre reposant sur sa propre usure et l’épuisement, sur la décharge et le déversement : toutes les composantes de Dead or Alive, de ses scènes trash à ses héros, de son intrigue jusqu’à la planète entière, tout finissait broyé puis évaporé. Le trop-plein précède un évidement constant, puissant, incontrôlable. Puis le néant. Un coup de «VaPooRize» comme dans Envy de Barry Levinson, et puis s’en va. Face au vide, il faut retenir une scène de Dead or Alive qui, à l’instar de celle des toilettes chez Godard, symbolise à elle seule le film et son programme : recherche de la trivialité, décharge irrépressible, quête de la grâce. On y voit une prostituée flotter dans un bain rempli de ses propres déjections. Elle se noie petit à petit, immergée dans une minuscule piscine gonflable au beau milieu d’un hangar. Le yakuza qui l’aide à couler d’un coup de pied négligé prend le temps de lui demander «Ressens-tu Dieu, maintenant ?». La spiritualité retrouve sa place dans le caca. Puis l’homme ajoute : «Où es-tu maintenant ?». Une question qui sera répétée, sans cesse, dans le second Dead or Alive, réalisé un an plus tard par Miike. Les héros ne finissent pas évaporés cette fois-ci, mais transformés, éparpillés même, réincarnés en un vol d’oiseaux qui jaillit et se propage dans le monde. Où vont-ils ? Allez savoir. La fin d’Adieu au langage désarçonne autant : «On ne sait pas quand on le reverra» est son ultime réplique, qui vise l’auteur lui-même. Alors, où es-tu maintenant, Godard ? Lui aussi a disparu, il a tout concassé, tout donné, déversé, il s’est évidé. Pas sûr qu’on le revoie de si tôt, et sa réincarnation à lui, en chien, en oiseaux, en Dieu grec, impossible de la définir.

Matthew Barney dans RIVER OF FUNDAMENT
L’apologie amusée de la scatologie cache peut-être une vérité plus troublante. Faut-il s’immerger dans la merde pour atteindre un idéal ? Les personnages d’Adieu au langage, par la trivialité, se contemplant déféquer et jouissant de la nudité, se retrouvent. C’est un état primitif, et profitable. En début d’année, l’artiste Matthew Barney dévoilait son dernier projet, réalisé en sept ans, un film de près de six heures intitulé River of fundament. Le «fondement» du titre se reçoit au sens propre comme au figuré, mais aussi en référence à Norman Mailer, dont Ancient Evenings est l’inspiration principale. Dans le roman comme dans le film, une âme doit traverser une rivière d’excréments pour obtenir la vie éternelle, auprès des Dieux. La prostituée de Miike y est-elle parvenue depuis sa piscine pour enfant ? Cela reste à prouver ; mais le personnage de Norman Mailer, chez Barney, semble plus chanceux. Ses réincarnations se succèdent, et des Dieux égyptiens aussi dignes que souillés l’accompagnent dans son périple. De la séquence initiale durant laquelle le Dieu Ka enroule un étron dans une feuille d’or jusqu’à l’incroyable séquence-titre, avec l’hymne «River of Fundament» entonné par le chanteur de R&B Terrell Howard sur une succession d’images folles et notamment une diarrhée filmée plein cadre et in extenso, Matthew Barney glorifie l’âme autant que le corps ; que l’une quitte l’autre, que l’autre se vide, qu’importe. Reste à savoir si les personnages godardiens partagent ce sentiment quand l’auteur lui-même semble privilégier la parole sur le corps, et brouille encore son discours par les strates d’une représentation 3D qui aplanit autant les corps qu’elle les étend dans l’espace. Ce sont là les bienfaits de la 3D, tout est désormais question de consistance.

Il n’en reste pas moins peu concevable qu’un étron modélisé en 3D puisse un jour profiter de la technologie d’une illusion de jaillissement en relief pour s’agiter sous le nez des festivaliers cannois. Seule l’entrée en Sélection officielle d’un quatrième épisode de la saga Harold & Kumar permettrait une telle percée dans la glorieuse représentation de la merde au cinéma. Possible qu’il intègre la Compétition d’ici Cannes 2033, mais pas avant.