TOP 10 des prix de festivals les plus controversés

Les sorties salles rapprochées de Her et de Sacro GRA invitent à mettre en exergue leur seul point commun : les deux ont reçu un prix qui a surpris voire horripilé nombre de festivaliers. Un bon prétexte pour lister 10 célèbres prix controversés de l’histoire des festivals de cinéma.

#10 HER
Scarlett Johansson, Prix d’interprétation féminine
Rome 2013

Autant commencer en douceur, avec un étonnement plus qu’un scandale. Scarlett Johansson est à la fois physiquement absente et pleinement présente dans le dernier film de Spike Jonze. Il est d’autant plus appréciable qu’elle parvienne à donner vie à son personnage. James Gray et son jury ont certainement souhaité saluer cette réussite en lui attribuant le Prix d’interprétation féminine. Ce sont les dommages collatéraux qui ont néanmoins pu en irriter certains : son partenaire Joaquin Phoenix bien qu’admirable n’est pas sacré Meilleur acteur et les actrices des autres films en Compétition ont dû, elles, rester bouches bées à l’annonce du palmarès.

#9 BARTON FINK
Palme d’or, Prix de la mise en scène, Prix d’interprétation masculine
Cannes 1991

Cas particulier de scandale flatteur : Barton Fink dérange parce qu’il n’a que trop plu au jury cannois, au point d’éclipser tous ses concurrents. Roman Polanski, alors Président de ce jury du 44ème festival de Cannes, se met en tête d’accorder absolument tous les Prix au film des frères Coen ; possiblement aussi parce qu’il a su y voir un remake discret et admiratif de son Locataire (1976). Barton Fink doit finalement se contenter de trois récompenses : la Palme d’or, le Prix de la mise en scène et le Prix d’interprétation masculine pour John Turturro. C’est déjà pas mal. Gilles Jacob durcit alors le règlement pour qu’une telle razzia ne se reproduise plus jamais. On est à Cannes après tout, pas aux Oscars. Un film ne pourra plus recevoir qu’un seul des prix du Palmarès. Cependant, le Prix du Scénario et le Prix du Jury peuvent être, sur dérogation du Président du Festival, associés à un Prix d’Interprétation. Voilà pour la règle officielle, mais diverses entorses ont été repérées les années suivantes. Le coup de la triple Palme d’or pour récompenser les comédiens, comme l’a fait le jury de Spielberg en 2013 pour La vie d’Adèle, est l’une des alternatives les plus astucieuses pour décorer sans retenue un chouchou cannois.

#8 SACRO GRA
Lion d’or
Venise 2013

Tollé en salle de presse à la Mostra de Venise en septembre dernier. A l’annonce de la récompense suprême décernée à Sacro GRA, sur les 171 journalistes présents, 106 se mettent spontanément à huer, grogner, taper des pieds. Sur les 106 mécontents de ce choix : on dénombre alors 54 journalistes qui pestent en premier lieu contre la nullité du film, tout simplement ; 26 qui manifestent leur doute quant à la partialité du président italien du jury Bernardo Bertolucci quand il récompense son compatriote Gianfranco Rosi ; 18 qui se disent qu’ils auraient mieux fait d’aller à Rome plutôt qu’à Venise cette année ; enfin, les 8 derniers journalistes présents se retrouvent à huer sans trop savoir pourquoi, emportés par l’élan de contestation populaire et la folie du moment.

#7 PONETTE
Victoire Thivisol, Coupe Volpi de la Meilleure actrice
Venise 1996

Victoire Thivisol, quatre ans, incarne Ponette dans le film éponyme de Jacques Doillon. Le Président du jury de cette 53ème Mostra ? Roman Polanski, toujours prêt à faire son intéressant, semble-t-il. Les autres membres ont de la bouteille toutefois (Paul Auster, Anjelica Huston, Souleymane Cissé…), nul doute qu’ils ont été partie prenante de cette décision polémique et courageuse : décerner le Prix de la meilleure actrice à une fillette de 4 ans. Ainsi, le jury salue l’actrice mais aussi la direction d’actrice, et c’est pour cela qu’ils reçoivent une volée de bois vert. Doillon fait jouer le deuil à Victoire, celui de sa mère. Joue-t-elle vraiment ? Risque-t-elle d’être traumatisée à vie ? Une partie des festivaliers s’insurgent et accusent le cinéaste d’être un irresponsable. Aujourd’hui, Victoire a 22 ans et, selon toute vraisemblance, elle va bien.

#6 L’HUMANITE
Séverine Caneele et Emilie Dequenne, Prix d’interprétation féminine
Cannes 1999

Séverine Caneele (pour L’humanité de Bruno Dumont) et Emilie Dequenne (pour Rosetta des frères Dardenne) reçoivent le Prix d’interprétation féminine ex æquo. Un nombre difficilement calculable d’invités de la cérémonie de clôture, pour autant très bruyants, sifflent et huent les deux comédiennes quand elles montent recevoir leur distinction. La raison de leur rejet étant moins la qualité de leur prestation que le fait qu’elles ne soient pas (encore) des professionnelles du métier. L’autre raison, plus difficilement avouable mais perceptible, tiendrait du délit de faciès. Ça et là, on entend que Cannes a perdu de sa superbe, qu’il a égaré ses paillettes et ses starlettes en cours de route. David Cronenberg, le Président du jury cette année-là, s’en contrefiche allègrement. Il donne la Palme à Rosetta et le Grand Prix à L’humanité (ainsi que le Prix d’interprétation masculine à Emmanuel Schotté, lui aussi amateur). Ceux qui le lui reprocheraient aujourd’hui ne sont pas bien nombreux.

#5 SOUS LE SOLEIL DE SATAN
Palme d’or
Cannes 1987

«Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus !». La phrase est restée célèbre, l’image de Maurice Pialat poing levé, aussi. En 1987, le grand favori est Les ailes du désir et l’autre concurrent solide, plus oublié que le film de Wenders aujourd’hui, Les yeux noirs de Nikita Mikhalkov. Le russe Elem Klimov, réalisateur de Requiem pour un massacre, membre du jury, fait savoir qu’il n’accepterait jamais que son compatriote Mikhalkov aux idées politiques très éloignées des siennes soit récompensé. Au final, Wenders remporte le Prix de la mise en scène et Mikhalkov des clous. Le film de Pialat est le grand gagnant mais son austérité fait crisser une partie des festivaliers dans la salle ce soir-là. Ces petits rigolos se pensaient alors plus inspirés qu’un jury composé, entre autres, d’Yves Montand, Elem Klimov, Skolimowski, Angelopoulos et Norman Mailer…

#4 PULP FICTION
Palme d’or
Cannes 1994

20 ans plus tard, l’idée que Pulp Fiction ait pu passer pour une Palme imméritée parait absurde. Comme en 1987, durant la quinzaine, le grand favori c’est Mikhalkov. La rumeur du sacre de l’auteur Soleil trompeur est insistante, mais in fine, il doit se contenter du Grand Prix. C’est déjà pas mal, Kiarostami (Au travers des oliviers) et Kieslowski (Trois couleurs : rouge), eux, repartent les mains vides. De même pour l’épatant Clean, Shaven de Lodge Kerrigan, blotti dans l’antichambre de luxe du Certain Regard. Le style Tarantino n’est pas encore connu de tous, et certains vieux festivaliers bougons ont pu pester contre sa narration éclatée et son refus du sacro-saint climax narratif. La salle de bain repeinte avec les tripes de Vincent Vega ou les mines déconfites de Marcellus et Butch affublés de baillons-bouche ne furent pas du goût de tous non plus. Lors de la remise de la Palme des mains de Clint Eastwood, une invitée fait entendre son mécontentement à travers la salle. Ce à quoi Q.T. répond par un doigt d’honneur de bon aloi. Nul besoin de réécrire l’Histoire cependant, une grande majorité des festivaliers se réjouit avant tout de cette Palme, comme le montre bien aussi la vidéo ci-dessous.

#3 FAHRENHEIT 9/11
Palme d’or
Cannes 2004

Q.T again. Cette fois-ci, Quentin Tarantino ne reçoit pas la Palme d’or mais la décerne. En l’occurrence à Michael Moore pour Fahrenheit 9/11, documentaire inspiré pour les uns, brûlot anti-Bush malhonnête pour les autres. Le malaise est double : les journalistes les plus conspirationnistes y voient un Prix arrangeant les affaires des Weinstein (producteurs du docu de Moore et des films de Tarantino) et d’autres pensent y déceler une Palme politique. L’idée fait sourire : Q.T. et son jury auraient imaginé pouvoir influencer les électeurs américains en attribuant une Palme d’or à un film politique… Supposons-les plus modestes que cela. D’ailleurs, en réalité, Tarantino souhaitait voir triompher OldBoy, finalement récompensé par le Grand Prix, mais il n’a pas su convaincre ses camarades. Peut-être s’est-il laissé tenter par un choix politique, après échec de sa préférence esthétique ? On raconte que c’est Tilda Swinton qui a fait pencher la balance vers Fahrenheit 9/11 à quelques minutes de la fin des délibérations. Qu’importe puisque le vrai gagnant, celui qui aurait dû recevoir la Palme d’or, c’était Tropical Malady. Si tel était le cas, Apichatpong Weerasethakul serait donc le premier cinéaste à avoir remporté trois fois la Palme d’or. Car, oui, après Oncle Boonmee en 2010, c’est son Cemetery of Kings qui l’obtiendra en 2015. Vous l’aurez lu ici en premier.

#2 SOMEWHERE
Lion d’or
Venise 2010

Q.T toujours. La salle de presse de la Mostra de Venise manque de s’écrouler sous la pression de journalistes profondément choqués qui hurlent, fondent en larme, tapent des pieds (oui, on tape souvent des pieds à Venise) et invoquent les Dieux du cinéma pour foudroyer sur place le President Tarantino. Il vient de récompenser Somewhere de son « ex », Sofia Coppola, film peu apprécié par la critique sur place. Le soupçon de copinage est inévitable. Possible d’y voir même, pour les plus romantiques ou les fans de Raymond Domenech, un geste désespéré de reconquête. Fin 2010, Tarantino liste comme à l’accoutumée ses films préférés de l’année et, surprise, aucune trace de Somewhere dans le Top 20. Robin des bois y est, Jackass 3-D aussi, mais pas le Lion d’or qu’il a choisi 3 mois plus tôt. Plus gênant encore, il s’explique à ce sujet quelques jours plus tard. Il aurait souhaité ne pas inclure les films de la Mostra parce qu’il s’était déjà exprimé à leur sujet, via son Palmarès, assure-t-il. Sa prise de parole de fin d’année lui permet en revanche de citer un autre film vénitien, La dernière piste de Kelly Reichardt, qui apparait… dans ses Flops de 2010. Quelle honte !

#1 …
Grand Prix non décerné par le jury présidé par Mathieu Amalric
Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2004

En 2004, les organisateurs du festival clermontois, le deuxième le plus fréquenté de France après Cannes, ne se doutent pas quand ils invitent Mathieu Amalric en tant que membre du jury que l’acteur et réalisateur ne va pas seulement bouder leurs films mais qu’il va aller jusqu’à questionner les fondements de la manifestation, s’interrogeant sur la qualité de la production nationale des courts-métrages. Quand arrive l’heure du palmarès, l’annonce d’Amalric devenu porte-parole du jury fait l’effet d’une bombe. La décision commune rappelle un peu celle de Roman Polanski quand il souhaite donner tous les Prix cannois à Barton Fink, sous-entendant que le reste de la Compétition ne vaut rien. Et tout autant le palmarès ramassé de Patrice Chéreau sur la Croisette en 2003, glorifiant autant que possible Elephant de Gus Van Sant pour mieux pointer du doigt la faiblesse de ses concurrents (« et Mystic River ? et Shara ? » fut-il possible de rétorquer, toutefois). Seulement, dans le cas des choix d’Amalric et de ses comparses à Clermont-Ferrand, la décision est encore plus tranchée. Ils ne remettront tout simplement pas de Grand Prix pour la Compétition nationale cette année. Aucun gagnant, que des perdants. La raison est simple : l’ensemble des films « manquent d’inventivité formelle » et se révèlent symptomatiques d’une certaine « uniformisation de la culture ». Amalric précise sa pensée dans L’Humanité quelques semaines plus tard : « Quand on voit vingt films qui se contentent d’enregistrer un scénario, sans prendre de risque en termes de cadrage, sans s’interroger sur la manière de filmer, c’est un peu grave… Il s’agit, au fond, d’un débat esthétique. Le contenu des films prend le pas sur l’amour et la foi dans l’outil cinématographique ». Pire que de faire un choix, faire celui de ne pas en faire. Il y avait pourtant cette année, parmi les films rejetés par le jury, les courts de jeunesse de Carine Tardieu (La tête de maman, Du vent dans mes mollets) et d’Antonin Peretjako (La fille du 14 juillet). Bravo à eux d’avoir gardé confiance malgré cette gifle. D’autres auteurs en Compétition à Clermont en 2004 ont-ils lâché l’affaire ce soir-là, suite à cette déconvenue ? Mieux vaut ne pas y penser.