Spike Jonze s’est-il laissé égarer par une cruelle désillusion amoureuse ?

Ce n’est qu’une théorie, mais elle apporte les explications les plus convaincantes aux insuffisances de Her : avec celui-ci Spike Jonze a réalisé au cinéma l’équivalent de ces groupes qui composent des chansons, voire des albums entiers en réaction à une cruelle désillusion amoureuse. Vue sous cet angle, la « love story » annoncée par l’affiche concerne en réalité le réalisateur et son héros Theodore, unis dans la déprime d’après-rupture. (Nous nommons pièce à conviction « A » de cette théorie la présence de la même chemise jaune lors des deux scènes où Theodore se fait sèchement rejeter, alors qu’il est vêtu de rouge vif presque tout le reste du film). Malheureusement, dans le cas de Jonze ce repli cotonneux sur soi, roulé en boule autour de son polochon, fait beaucoup de mal à son art.

La déception ainsi causée est accrue par le fait que le réalisateur n’avait pas donné de nouvelles depuis bientôt cinq ans et Max et les maximonstres, et qu’au rythme qui est le sien, les prochaines ne devraient pas nous arriver avant 2019. Pendant tout ce temps il faudra donc rester avec le souvenir du goût un peu triste de Her dans la bouche. Ce qui le cause est un parti pris (que l’on trouvait également dans Le vent se lève, autre film récent à avoir déçu notre attente) : celui d’une osmose totale entre l’auteur et son protagoniste masculin, le film étant ramené à une fonction de témoignage démonstratif et partial de cette relation fusionnelle. Le soutien de Miyazaki envers Jiro le créateur d’avions de combat, comme de Jonze envers son héros Theodore, est sans limites. Les personnages secondaires s’en trouvent chassés dans les marges du récit, et les défauts du héros niés avec une indulgence qui tend vers l’aveuglement. Ce deuxième point est très gênant, le premier assez frustrant. Frustration, voilà qui synthétise bien les sentiments ressentis devant Her car il a des qualités bien réelles, presque aussi grandes que l’est son potentiel.

Jonze préfère fixer son regard sur le nombril de son héros plutôt que sur l’immensité des êtres et des possibles tout autour

Les artistes apportant leur contribution au projet, des comédiens aux musiciens d’Arcade Fire en charge de la bande-originale, se fendent de prestations à la hauteur de leur réputation. Cela donne de beaux instants, isolés : la première fois au lit entre Theodore et Samantha, l’échange entre Amy et le même Theodore au cours duquel on apprend que l’histoire de ce dernier, tombé amoureux de son OS à intelligence artificielle, n’a rien d’un cas unique mais se répand comme une traînée de poudre à travers le monde. Cette séquence, comme d’autres, éveille l’espoir que Jonze se jette à l’eau ; qu’il embrasse pleinement les conséquences vertigineuses du bouleversement insufflé, dans la condition et l’expérience humaine, par son idée de récit. Qu’une relation d’amour ou d’amitié avec une entité virtuelle soit possible, acceptée socialement, et bénéfique pour les individus ainsi que pour la communauté, voilà une « revolution of the mind » comme l’exprimait très justement Cameron Crowe dans Vanilla sky. Ce film, ou bien encore le Eternal sunshine of the spotless mind de Gondry, faisaient ce saut dans l’inconnu que Jonze refuse. Lui préfère fixer son regard sur le nombril de son héros plutôt que sur l’immensité des êtres et des possibles tout autour.

La « femme idéale » figurée par Samantha est par bien des aspects une simple mise à jour 2.0 de la ménagère modèle des années 1950

Her en devient trop souvent indolent et terne, barbotant dans son auto-apitoiement bavard (plus de deux heures, c’est bien trop), plat (presque tout passe par des dialogues explicites, et quasiment rien par la mise en scène) et victimaire. Ce qui arrive de mal à Theodore est toujours la faute des autres, en particulier des femmes qui n’ont de cesse de briser les couples et le cœur des pauvres hommes avec. Sciemment ou non (pièce à conviction « B » : témoignage d’un expert appelé à la barre pour soumettre son analyse), le scénario de Jonze reproduit sans cesse le même motif de rupture. L’homme y est abandonné sans ménagement, victime collatérale de la velléité d’émancipation – du coup forcément teintée d’égoïsme – de la femme, que cette dernière soit réelle ou virtuelle. Ce motif donne au film une regrettable coloration sexiste, que viennent renforcer d’autres éléments. La « femme idéale » figurée par Samantha, par bien des aspects une simple mise à jour 2.0 de la ménagère modèle des années 1950. La nature possessive de Theodore, capable d’asséner « You’re mine » mais jamais de consentir à dire « I’m yours ». La manière de charger le fardeau des femmes, et de disculper le héros : à lui le droit de s’énerver, à elles le devoir de s’excuser.

Cela étonne venant de Jonze, dont les protagonistes masculins avant celui-ci présentaient tous ce même caractère imparfait : accès de colère, mauvaise foi, difficulté à communiquer… tout en étant observés avec bien plus de recul. On pourrait même intégrer à la liste l’inénarrable Kanye West, avec lequel le cinéaste a collaboré sur des vidéos. Pour en revenir à Theodore, la comparaison est particulièrement frappante avec Craig (John Cusack) de Dans la peau de John Malkovich. Les deux hommes sont presque de faux jumeaux, mais le premier était remis à sa place avec justesse quand Her nous enjoint à passer deux heures en harmonie et en empathie indéfectible avec le seul Theodore. On aurait pourtant préféré le quitter, et partir à la découverte de cet excitant futur proche et de ses habitants en chair ou en octets.

Kanye West « We Were Once A Fairytale »

Dans la peau de John Malkovich sera notre pièce à conviction « C », la dernière, tant Jonze le recycle ici abondamment et maladroitement. Comme Theodore avec Craig, Amy a beaucoup de points communs avec Lotte / Cameron Diaz (à commencer par sa coiffure). Circulent également d’une histoire à l’autre la mise en exergue de la fragilité de l’essence humaine – de Malkovich corps manipulable ou Samantha conscience libre sans corps, qui est le plus humain au final ? – ; la figure d’un homme mis face à la possibilité d’une version plus aboutie de son art personnel de l’illusion (les marionnettes, l’expression amoureuse via un ordinateur) ; et le fait que cette dernière permet à des individus englués dans le quotidien d’y échapper par un moyen invraisemblable. Mais la hauteur de vue fataliste, la cascade de trouvailles relançant le récit, la folie amère qui entretenaient la première fois ces idées et leur permettaient de tenir la durée d’un long-métrage ont été oubliées en route.

HER (États-Unis, 2013), un film de Spike Jonze, avec Joaquin Phoenix, Amy Adams, Rooney Mara, la voix de Scarlette Johansson. Durée : 126 minutes. Sortie en France le 19 mars 2014.