LE CRI DES GARDES, vain murmure

Sur un chantier de travaux publics quelque part en Afrique de l’Ouest (c’est ainsi que le film introduit son décor), un homme noir vient à la nuit tombée réclamer au responsable, blanc, la dépouille de son frère mort sur les lieux. Le point de départ du Cri des gardes, ainsi que ses deux autres protagonistes (le jeune adjoint violent du chef, et la tout aussi jeune épouse de ce dernier qui vient d’arriver), sont identiques à ceux de la pièce de théâtre adaptée par Claire Denis, Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Ce dernier affirmait ne pas avoir voulu traiter de l’Afrique avec ce texte, mais plutôt du microcosme des expatriés cloîtrés derrière les grillages du chantier ; sauf que sur l’écran de cinéma, contrairement à la scène d’un théâtre, l’Afrique existe puisque Claire Denis est allée y tourner.

Comme Sirat dernièrement, Le cri des gardes se retrouve ainsi coincé de son propre fait entre deux eaux, le symbolisme auquel il prétend sans en avoir la carrure, et le réalisme qu’il montre dans le cadre sans pour autant vouloir le voir. Tout le monde est dès lors perdant – les noirs restent des figurants, du fait du refus d’une réflexion politique plus globale, et les blancs passent d’archétypes à stéréotypes dévitalisés, leurs échanges théâtraux paraissant déphasés au milieu d’un cadre réel. Les seules scènes qui fonctionnent sont précisément celles qui annulent cette dissonance : les face-à-face entre Isaach de Bankolé et Matt Dillon dans un décor qui redevient allégorique ; le trajet en voiture de l’épouse et du contremaître entre l’aéroport et le chantier, durant lequel leur dialogue se fait plus littéral que ceux du reste du film.

Les personnages noirs restent des figurants, du fait du refus d’une réflexion politique plus globale, et les blancs passent d’archétypes à stéréotypes dévitalisés, leurs échanges théâtraux paraissant déphasés au milieu d’un cadre réel

Ces séquences se situent au début du Cri des gardes, qui s’effrite ensuite progressivement, du fait de son incapacité rédhibitoire à donner du rythme, de l’émotion, de la vérité ou de l’intensité à son matériau. Le résultat final est certes un peu moins raté, dans l’absolu, que le précédent film de Claire Denis, Stars at Noon ; mais d’un point de vue relatif, il souffre terriblement du souvenir encore frais de l’excellent Le rire et le couteau, qui embrasse le même contexte (et un décor quasi identique) depuis le même point de vue, avec autrement plus d’énergie, de lucidité et de générosité. Ce dernier film nous fait nous poser mille questions passionnantes et complexes sur notre rapport au monde et à l’histoire, quand les seules questions que Le cri des gardes soulève sont relatives aux micmacs de son arrière-cuisine : quel crédit apporter à la présence de Suzanne Lindon comme co-scénariste juste après le Grand Prix cannois octroyé par son père à Stars at Noon ? qui a pensé que c’était une bonne idée d’avoir le seul personnage féminin déambuler en nuisette rouge sexy sur un chantier de construction pendant la moitié du film ? et à quel moment un film financé et costumé par la lubie nouvelle de la maison Saint Laurent de faire du cinéma, mais tourné dans le désert sénégalais, avait la moindre chance de fonctionner ?

LE CRI DES GARDES (France, 2025), un film de Claire Denis, avec Matt Dillon, Isaach de Bankolé, Mia McKenna-Bruce, Tom Blyth. Durée : 108 minutes. Sortie en France le 18 février 2026.

Le 73è Festival international du film de San Sebastian se déroule du 19 au 27 septembre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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